Wackness de Jonathan Levine
Par Cédric Le Men • mer 17 sept 2008 • Categorie: CinémaSortie prévue le 24 septembre 2008

En 2006, le Monde avait la chance de découvrir un tout jeune réalisateur en la personne de Jonathan Levine, qui signait All The Boys Love Mandy Lane, sympathique « film d’horreur »1 finalement assez peu conventionnel, qui offrait quelques scènes plutôt bien amenées, le tout servi par de jeunes comédiens convaincants, une réalisation soignée et une photographie magnifique. Le Monde ? Que nenni : c’était sans compter sur nos chers distributeurs français, de plus en plus frileux en matière de cinéma dit « de genre » et qui décident arbitrairement de faire l’impasse sur des films pourtant attendus des fans. C’est ainsi que le remake de Halloween par Rob Zombie2 ou le troisième film de Neil Marshall3, Doomsday, se sont vus relégués au rang de sorties de seconde zone… et que All The Boys Love Mandy Lane ne verra sans doute jamais le jour sur nos écrans.

Pour Wackness, Jonathan Levine ne connaîtra heureusement pas les mêmes déconvenues : film autrement plus « regardable », bien que traitant de sujets non moins adultes mais de façon aussi beaucoup moins graphique, il aura donc la grâce de nos censeurs et pourra bénéficier d’une sortie dans notre belle contrée. Et le Audience Award4 remporté lors du Festival de Sundance 2008 – ainsi qu’une nomination pour le Grand Jury Prize5 – ne pouvait que jouer en sa faveur, on s’en doute !
Très différente, tant par la forme que dans le sujet du film et son traitement, de ce que Jonathan Levine avait pu faire sur All The Boys Love Mandy Lane, cette nouvelle œuvre est empreinte de nostalgie. Et pour cause : Wackness, en anglais, est un terme qui désigne cette façon de voir les choses par le mauvais côté de la lorgnette, de voir les choses en noir… Nostalgie d’une époque, tout d’abord, comme sujet principal de son film, qui prend pour toile de fond le New York de 1994, le New York d’un Rudolph Guiliani fraîchement élu à la tête de la ville. Nostalgie d’une certaine culture musicale, ensuite : en 1994, Tupac6 et Biggie7 étaient encore en vie, et Kurt Cobain8 venait de mourir. Enfin, nostalgie d’une jeunesse. Celle que le Dr Squires regrette, celle que le pourtant jeune Luke ne parvient pas à vivre, flanqué qu’il est de parents irresponsables et manifestement incapables de lui offrir la stabilité dont il a besoin.

Dans la chaleur de cet été 1994, dans la « ville qui ne dort jamais », les deux hommes vont se rencontrer de la façon la plus singulière qui soit : Luke, petit dealer d’herbe, et son client, Jeffrey Squires, un psychanalyste qui va lui troquer des doses contre des séances. De fil en aiguille, de confessions en aveux, ils vont se lier d’une amitié peu commune, motivée par un besoin primaire : les femmes, qu’ils peinent tous deux à séduire. Car si Luke est jeune, il ne fait pas partie du groupe fermé de l’« élite » scolaire. Et si Jeffrey est marié à la belle Kristin, ce n’est que pour mieux constater la débâcle de son couple… Une amitié ponctuée par les errances des deux hommes et leurs rencontres incongrues : une cliente hallucinée, Union (Mary-Kate Olsen, connue essentiellement pour avoir interprété la moitié de Michelle Tanner dans la sitcom américaine La Fête à la Maison) ; une star new age d’un jour, Eleanor (Jane Adams), qui va attirer l’attention du Dr Squires ; et enfin, la jeune et belle Stephanie (Olivia Thirlby, vue récemment dans le magnifique Juno), belle-fille de Jeffrey et obscur objet du désir adolescent de Luke.
La mise en scène est infiniment plus posée, « simpliste », que ce que le jeune réalisateur avait pu nous proposer sur son film précédent. Pas ou peu d’artifices et d’effets de style « clipesques », le film rappelle dans son ambiance un autre film indépendant, sorti début 1999 en France, et qui avait marqué à l’époque pour son ambiance décalée : Happiness, de Todd Solondz, qui baignait lui aussi dans la musique et des considérations globalement liées au sexe. Hasard ou coïncidence, on retrouve dans Wackness l’héroïne du film de Todd Solondz, Jane Adams, dans un rôle halluciné qui pourrait d’ailleurs être la continuité de son rôle dans Happiness !

La photographie de Petra Korner – déjà associée à Jonathan Levine sur son court-métrage Shards – suit de près la mise en scène : très belle bien que sans fioritures, versant pour l’essentiel dans les tons chauds – estivaux, c’est à propos –, elle souligne à la perfection l’atmosphère mélancolique qui règne sur l’ensemble du film.
Seul point négatif (bien que sans réelle importance), la musique de David Torn – compositeur de l’anecdotique Purificateur (The Order) de Brian Helgeland, avec feu Heath « Why so serious ? » Ledger – est parfaitement inaudible, et l’on retiendra surtout les quelques titres qui ponctuent le film, sorte de best of officieux du hip-hop de l’époque : « The What » de Notorious B.I.G. feat. Method Man9, « The World is Yours » de Nas10 ou encore « Tears » du mythique Wu Tang Clan11. Viennent aussi marquer la musique du film des artistes tels que Lou Reed avec « Walk On The Wild Side » ou David Bowie avec « All the Young Dudes ». Une bande pas si originale que ça, au final, mais terriblement culte !

Impossible de parler d’un film pareil sans noter la remarquable interprétation de l’ensemble du casting, et de Sir Ben Kingsley en particulier. Rappelons que sa dernière apparition, dans La Dernière Légion de Doug Lefler, était loin d’être mémorable, la faute à un film aussi sympathique qu’inutile. On le retrouve ici avec grande joie dans un rôle taillé sur mesure. Il en va de même pour l’ex-James Bond Girl Famke Janssen dans un rôle prenant à contre pied le glamour de la Jean Grey des X-Men. Enfin, saluons la performance des deux jeunes acteurs du film, à savoir Josh Peck et Olivia Thirlby. Si les amateurs de séries télévisées auront peut être déjà pu apercevoir Josh Peck, Olivia Thirbly n’a, quant à elle, que quelques films à son compteur, parmi lesquels rien de moins que Juno de Jason Reitman et, surtout, le chef d’œuvre Vol 93 de Paul Greengrass.
En définitive, le deuxième film de Jonathan Levine est au moins aussi réussi que son prédécesseur, bien que s’inscrivant dans un genre radicalement opposé. Ce qui prouve que ce jeune réalisateur est une valeur montante que l’on gagnerait à suivre, capable qu’il est de s’illustrer sans flancher dans des genres résolument différents. Affaire à suivre !
Wackness (The Wackness), un film de Jonathan Levine, scénario de John Fusco.
Avec : Ben Kingsley (Dr. Squires), Famke Janssen (Kristin Squires), Josh Peck (Luke Shapiro), Olivia Thirlby (Stephanie) et Mary-Kate Olsen (Union)
Musique : David Torn.
Photographie : Petra Korner.
Durée : 100 minutes.
Crédit photographique : Bac Films.
- Terme galvaudé s’il en est, All The Boys Love Mandy Lane est en définitive un film hybride que l’on pourrait classer dans le genre du slasher.[↩]
- Réalisateur de House of a 1000 Corpses et The Devil’s Rejects.[↩]
- Après Dog Soldiers et The Descent.[↩]
- Equivalent du Prix du public.[↩]
- Equivalent du Prix spécial du Jury.[↩]
- Tupac Amaru Shakur, aussi connu sous les pseudonymes « 2Pac » et « Makaveli », rappeur américain emblématique, détenant le record de ventes hip-hop avec soixante-quinze millions de disques vendus. Il fut assassiné par balles en 1996.[↩]
- Christopher George Latore Wallace, aussi connu sous les pseudonymes « Biggie Smalls », « Big Poppa », « Frank White » et « The Notorious B.I.G. », est lui aussi un célèbre rappeur américain « east coast ». Il fut lui aussi assassiné par balles en 1997.[↩]
- Kurt Donald Cobain, guitariste et chanteur charismatique du groupe culte Nirvana, aux côtés de Krist Novoselic à la basse et Dave Grohl à la batterie. Bien que sujette à controverse, la version officielle de sa mort est le suicide d’un coup de feu dans la tête, le 5 avril 1994.[↩]
- Sur l’album Ready to Die en 1994, premier album de Notorious B.I.G.[↩]
- Sur l’album Illmatic en 1994, premier album de NAS.[↩]
- Sur l’album Enter the Wu-Tang Clan (36 Chambers) en 1993, premier album du groupe.[↩]
Cédric Le Men est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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