Blindness de Fernando Meirelles
Par Yohann Pokorski • mer 1 oct 2008 • Categorie: CinémaSortie prévue le 8 octobre 2008
Comment rendre aveugle son public, alors même que le support sur lequel on travaille nécessite la vue ? Révélé au grand public en 2003 avec La Cité de Dieu, le réalisateur brésilien Fernando Meirelles aborde pour son quatrième film le thème de la cécité et de l’aveuglement : voilà une idée originale, mais tellement évidente pour un art qui repose principalement sur le fait de voir. Tel est d’emblée le paradoxe du film de Fernando Meirelles, dès lors que l’on prend connaissance de son titre : Blindness. Tout commence quand un homme perd subitement la vue alors qu’il est au volant de sa voiture. Dès les premières minutes de cécité, l’homme se trouve naturellement en perte de repères, et annonce ce qui touchera plus tard de plein fouet toute la ville et ses habitants. Très vite, l’homme répand malgré lui la maladie à toutes les personnes qu’il rencontre. La contagion de toute la ville est alors lancée, et la panique ne va pas tarder à l’envahir. C’est ainsi que les victimes de cette maladie, appelée la cécité blanche, sont mises en quarantaine dans un hôpital désaffecté.
Ce que nous montre Meirelles, ce qui est peut-être l’idée de base du film, c’est une société en perte de repères. Cette société impuissante face à un mal inconnu ne peut plus s’asseoir sur les valeurs qui font ce qu’elle a été avant l’épidémie. Elle se doit par conséquent de redéfinir ses valeurs. Dès lors, les conflits entre les malades sont inévitables. Organiser une élection pour désigner un leader est forcé de mener à l’impasse, dans une société qui ne sait où elle est, ni comment elle s’y est rendue. Doit-on donc laisser parler la Nature ? Il semble que ce soit l’unique solution dans de telles conditions. Le monde du film passe alors de l’état de culture, caractéristique d’une société civilisée, à l’état de nature, où seul le plus fort triomphe. L’avènement du Roi du dortoir 3 arrive alors naturellement. Blindness est le film de cette parole de la Nature, cette parole impartiale, une parole pour qui il n’existe ni justice, ni injustice.
Dès lors, la cohabitation des occupants de l’hôpital tourne mal. Le droit et la loi n’ont plus cours dans cette micro-société, si bien que quiconque de charismatique peut se mettre à la tête de son dortoir. Le Roi du dortoir 3 n’est pas forcément le méchant que l’on veut bien voir en lui. Ses méthodes sont condamnables, du point de vue de l’homme et de sa conscience, mais il en est moins sûr du point de vue de la Nature. Blindness est la peinture d’une société préhistorique, sans loi, sans droit, où même tuer son prochain n’est pas interdit. Blindness est l’illustration de ce qui pend au nez de notre société moderne, si celle-ci devait se confronter à un mal détruisant les valeurs de celle-ci. A l’instar de Phénomènes de M. Night Shyamalan, le film de Meirelles est cet avertissement de la Nature, il dépeint cette volonté de faire prendre conscience à l’homme que rien ne pourra la retenir, si celle-ci émet le souhait de réduire l’espèce humaine à néant.

De ce bourbier où la lumière n’est plus ce qu’elle est, surgit la femme du médecin. Epargnée par la maladie, elle est la spectatrice des difficultés qu’éprouvent les aveugles à déambuler dans les couloirs de l’hôpital pour aller aux toilettes, se laver ou effectuer n’importe quelle tâche quotidienne. Naturellement, la femme va se révéler comme la personne à qui faire confiance. Elle a le rôle de guide. La relation avec son mari s’en trouvera dégradée, ce dernier ne supportant pas de constater que sa femme est plus forte que lui. Le décalage entre les deux personnages se trouvera paradoxalement diminué quand la femme surprendra son mari en train de s’accoupler (davantage que faire l’amour) avec la femme aux lunettes noires. La grande force de la femme du médecin c’est d’avoir replacé le geste de son mari dans les circonstances actuelles et d’avoir modulé sa réaction, de telle sorte qu’aucun sentiment de jalousie ou de dégoût ne viendra l’envahir. Elle est le guide de toute la communauté et ne veut pas voir son action entachée par des considérations d’ordre personnel. Elle se sent responsable du groupe d’hommes et de femmes auquel elle s’est mise à la tête. Meirelles pose la question des actes de chacun, de leur responsabilité et donc de l’identité de chacun conditionnant l’accomplissement de tel ou tel acte. Les aveugles du film sont des hommes et des femmes qui, non seulement, ont perdu leurs repères spatiaux, mais le plus important est qu’ils ont perdu leur identité car celle-ci ne peut plus se baser sur l’image d’eux-mêmes face au miroir, comme à l’époque où ils voyaient. La société doit se reconstruire, chaque aveugle doit se reconstruire.
Si Blindness est cette reflexion sur la société, le film est également une méditation sur ce qui la compose, à savoir, l’individu et sa quête perpétuelle d’identité. On peut tout à fait dire que la femme du médecin a trouvé son identité. Ce que l’homme au bandeau noir sous-entendra plus tard dans le film, alors que la fin du l’épidémie est annoncée par le fait que le premier aveugle du film ait recouvré la vue. Cette fin de l’épidémie annonce selon lui le début de la cécité de la femme du médecin. Que faire à présent, elle qui, avant l’épidémie, se cherchait en vain, demandant systématiquement la présence de son mari, tandis que ce dernier accomplissant son rôle était très occupé par son travail ? Aussi difficile fût-elle, l’épidémie est une aubaine pour elle, de telle sorte qu’elle a enfin l’impression de servir à quelque chose dans ce monde où tout a été renversé. La source de ce qui aurait pu être un monde d’aveugle, cette source de laquelle tous les aveugles touchés par la cécité blanche tireraient les valeurs fondamentales de la vie, cette source c’est elle.

A côté de cela, l’homme au bandeau noir est, dans sa discrétion, l’un des personnages les plus importants du film. Il a une dimension de narrateur, et de ce fait un statut un peu ambigu. A la fois dans et en dehors du film, il est l’oeil sage de la situation, abordant systématiquement les choses avec philosophie. Toute sa force, c’est de prendre du recul par rapport à la situation et d’offrir un regard serein sur les choses. Il est d’ailleurs l’un des rares personnages du film touchés par la cécité se sentant comme un poisson dans l’eau. Le monde de l’apparence a laissé place à un monde des qualités humaines, qui va bien au-delà de ce à quoi chacun a l’air. Suis-je beau ? Suis-je belle ? Suis-je encore jeune ? Peu importe, je suis aimé pour ce que je suis, pour les qualités humaines que je développe, et non plus parce que je suis beau ou jeune. La pire des nouvelles pour l’homme au bandeau noir est la fin de l’épidémie. Blindness se veut le film du retour aux qualités humaines, au dépassement des apparences, le film se veut le chantre des liens fraternels et familiaux entre les hommes. Nous faisons tous partie de la même famille, apprenons à nous connaître différemment. Une famille. Voilà ce qu’a fondé la femme du médecin en accueillant chez elle l’homme au bandeau, la femme aux lunettes noires, le garçon et le couple asiatique. Une famille qui n’aurait jamais existé sans la cécité blanche. Encore une fois, à cause des apparences. Blindness est ce film humain, ce film de paix, un film d’homme pour l’homme (au sens latin homo), sans être une oeuvre tombant dans les clichés et la banalité. Ce qui s’affiche à première vue comme un espoir (le premier aveugle qui recouvre la vue) symbolise en réalité le retour de la prédominance de l’apparence et de l’égoïsme. Meirelles insiste donc sur le fait que le monde ne sortira sans doute jamais de ce dans quoi il s’est enfermé durant des siècles. Bonne ou mauvaise chose ? Qui sait…
Blindness, un film de Fernando Meirelles, scénario de Don McKellar, d’après l’oeuvre de José Saramago.
Avec Julianne Moore (l’épouse du médecin), Mark Ruffalo (le médecin), Alice Braga (la jeune femme aux lunettes noires), Yusuke Iseya (le premier aveugle), Yoshino Kimura (l’épouse du premier aveugle), Don McKellar (le voleur), Maury Chaykin (le comptable), Mitchell Nye (le petit garçon), Danny Glover (l’homme au bandeau noir), Gaël Garcia Bernal (le Roi).
Musique : Marco Antonio Guimaraes / Uakti.
Durée : 120 minutes.
Crédit photographique : Pathé.
Yohann Pokorski est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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