Jean-Jacques Perrey & Dana Countryman : Destination Space
Par Labosonic • jeu 2 oct 2008 • Categorie: MusiquePublication le 23 septembre 2008

Le jour où on se décidera enfin à prendre la carrière de Jean-Jacques Perrey au sérieux, nul doute que l’homme aura droit aux honneurs réservés à tous les plus grands musiciens français de l’ère moderne. Des livres entiers seront dédiés à la richesse de son œuvre ; on baptisera un auditorium à son nom dans ce temple de la musique contemporaine qu’est l’IRCAM ; l’intégrale de ses compositions et interprétations sera rééditée dans de luxueux coffrets abondamment commentés et des artistes de la jeune génération reprendront ses meilleurs morceaux lors d’albums « tribute to ». L’épopée de sa vie, incarnation de l’éternel rêve américain, pourrait même faire l’objet d’un long-métrage tant elle semble tirée d’un roman.
Mais ce jour n’est hélas pas prêt d’arriver car, voyez-vous, Jean-Jacques Perrey n’est pas vraiment le genre d’homme que l’on prend au sérieux, d’ailleurs lui-même s’en dispense. Les esprits chagrins n’hésitent pas à qualifier sa production de « musique d’ascenseur ». Même s’ils ont tort, les prétextes qu’ils avancent sont légitimes : son travail est essentiellement constitué d’illustrations sonores et Baroque Hoedown, un de ses chefs d’œuvre, est devenu l’hymne officiel de ce géant de l’« entertainment » qu’est Disney. Mais quel autre compositeur peut se féliciter d’avoir, depuis plus de trente ans, un de ses morceaux écouté par des millions d’oreilles chaque jour et la satisfaction immédiate d’obtenir le résultat escompté, à savoir un sourire ?

L’œuvre que Jean-Jacques Perrey a pourtant déjà laissé à la postérité est impressionnante : une virtuosité instrumentale qui laisse pantois, un travail d’illustration sonore foisonnant et une idée directrice dans son travail artistique qui avait des années d’avance sur ses contemporains et n’a pas manqué de déclencher bien des vocations1. Quand il sort, au début des années 60, son premier album, personne n’imaginait qu’un jour des disques uniquement réalisés à partir d’instruments électroniques pourraient sérieusement rivaliser avec des orchestrations plus traditionnelles, ni même que le bricolage qu’il réalisait alors avec des bobines enregistrées deviendrait un jour une pratique courante appelée sampling. Et il faut bien avouer que son style propre ne laissait guère beaucoup d’indices : des mélodies dont le côté burlesque n’a strictement rien à envier à Spike Jones et des sonorités, certes révolutionnaires mais totalement loufoques.
Jean-Jacques Perrey fait donc une musique humoristique, décalée qui a toujours assumé son côté léger, par opposition notamment aux productions aussi révolutionaires qu’ardues des défricheurs de territoires sonores que furent les pionniers de la musique concrète. On pourrait même employer l’expression consacrée de musique « pour les enfants de 7 à 77 ans ». Mais la formule toute faite se trouve fort peu adaptée : les mélodies du maître de la musique synthétique constituent un formidable moyen d’éveil pour les nourrissons et leur octogénaire de compositeur à quelque peu dépassé la limite d’âge. C’est probablement pour cette raison que celui qui peut légitimement prétendre au statut de légende vivante sort aujourd’hui des albums accompagnés de musiciens qui sont ses cadets. Ceux-ci, plus au fait des machines modernes, l’assistent dans sa tâche.
Après David Chazam, le dandy parisien, c’est Dana Countryman, l’américain, qui joue le rôle du castor junior chargé d’assister le Géo Trouvetout des synthétiseurs Moog. Et Destination Space, le second disque réalisé par le duo, est un album dans la lignée des plus grands classiques de Jean-Jacques Perrey : à mi-chemin entre la bande son d’un film où les Marx Brothers deviendraient cosmonautes et celle d’un cartoon relatant le pique-nique sur Saturne d’un groupe d’éléphants roses.

Le thème du voyage spatial y est décliné à toutes les sauces : de la calypso (Calypso Electronica, désopilante variation à base de steel-drums synthétiques) au funk (Funky Little Spacegirl, petite merveille au groove irréprochable) en passant par la chanson d’amour (Pour l’amour de toi) avec une préférence pour les musiques de films d’espionnage (Agent 29’s Escape, The Spy from outer space, The Mysterious Mr Him, trois morceaux particulièrement réussis). L’album ne se démarque véritablement des productions classiques du maître que lors dès deux derniers morceaux. Beyond the milky way, une chanson entièrement réalisée avec une voix synthétique, n’est pas à proprement parler une réussite, minée par des paroles trop sérieuses. C’est même la parfaite démonstration par l’absurde du talent de Jean-Jacques Perrey pour les instrumentaux : ses mélodies ne sont véritablement excellentes que lorsqu’elles n’ont pas à céder le pas à des parties vocales. En revanche, la surprenante, car très classique reprise de la Gymnopédie No. 1 d’Erik Satie qui clôt l’album est d’une rare délicatesse dans ses arrangements.
A bientôt 80 ans, Jean-Jacques Perrey n’a rien perdu de son immense talent et Destination Space ravira véritablement ses fans. Ils conviendront même qu’avec Dana Countryman, il a trouvé le parfait compagnon de jeu pour continuer ses délires musicaux. Respectueux du maître et adapté aux technologies modernes, il a su, mieux que quiconque, se mettre en retrait pour laisser s’exprimer le virtuose qu’est son aîné. Bien sûr, les béotiens et les ronchons auront probablement du mal avec la kitscherie de plus d’une heure de musique burlesque jouée uniquement au synthétiseur. Mais il leur suffira de prêter l’oreille pour aisément découvrir des rythmiques d’une rare efficacité et des mélodies aussi soigneusement troussées qu’arrangées. S’ils ne font pas cet effort, tant pis pour eux … Ils en mourront probablement d’ennui et de désespoir tant ils resteront persuadés que la musique légère n’est qu’un art aussi mineur que vulgaire qui ne peut être représenté que par l’œuvre (sic) discographique de Patrick Sébastien.
Destination Space, de Jean-Jacques Perrey & Dana Countryman, publié chez Oglio Records.
Crédit photographique : Oglio Records.
- Jean-Jacques Perrey ayant effectué son apprentissage musical avec les plus grands (Edith Piaf, Charles Trénet, Django Reinhardt), il n’a jamais rechigné à collaborer avec de jeunes talents, notamment avec un Angelo Badalamenti, alors débutant.[↩]
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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