La confrérie des mutilés de Brian Evenson
Par Christine Jeanney • sam 11 oct 2008 • Categorie: LivresParution le 25 septembre 2008

Parfois, les choses sont logiques : si Brian Evenson est hors du commun, son livre est atypique, et l’inverse est vrai également.
Le parcours de l’homme donne un éclairage très particulier à son travail : issu d’une famille mormone depuis six générations, il est d’abord prêtre. Son premier recueil, Altmann’s Tongue, est jugé inacceptable par son Église qui le somme de choisir entre sa foi et l’écriture. Que l’on puisse se procurer aujourd’hui la Confrérie des mutilés montre la voie qu’il a suivie, jusqu’à se couper de sa famille, dont tous les membres sont restés mormons.
La Confrérie des mutilés est son troisième livre disponible en France, avec Contagion et Inversion (tous deux parus également aux éditions du Cherche Midi).

Le détective Kline ne manque pas de sang froid : le « gentleman au hachoir » lui ayant tranché la main, il cautérise lui-même sa blessure sur la plaque d’un réchaud, avant de tuer son agresseur d’une balle tirée dans l’œil. C’est le point de départ de ce livre qui va propulser Kline au cœur d’une secte très singulière : la Confrérie des mutilés.
Y appartenir est simple et se résume à deux conditions : croire, et être amputé d’un membre. Obtenir un poste élevé au sein de cette communauté demande des sacrifices : chaque montée dans la hiérarchie s’accompagne de la perte d’un morceau de soi (doigt, bras, jambe, oreille…).
Le rang d’un disciple se mesure au nombre de ses « parties » manquantes, si bien que les « uns » et les « deux » n’occupent que des postes subalternes. Je vous laisse imaginer à quoi peut bien ressembler un « huit » ou un « douze », figure phare de cet Ordre étrange.
Kline va, à son corps défendant, se trouver enrôlé dans une enquête ahurissante où le danger de perdre la vie se double de celui de perdre des morceaux de soi, au sens propre.
Brian Evenson se joue des genres avec allégresse. Du roman noir à la Chandler, il garde l’intrigue et les questionnements. Il y adjoint du surréalisme kafkaïen, avec le décalage curieux de ses personnages qui obéissent à d’autres repères que ceux que nous connaissons. Ce héros, Kline, dont on ne sait pas grand-chose, évolue dans un décor de portes fermées, de couloirs et d’improbables chambres d’hôpitaux, ce qui ajoute beaucoup à l’onirisme de cet environnement sombre. L’action ne manque pas : quelques moments s’apparentent aux scènes d’un film où le samouraï hacherait menu ses opposants sans états d’âme. Ajoutons à cela une dimension spirituelle, cette quête de la foi dans la perte de soi, perte tangible, concrétisée par la disparition d’une main ou d’un orteil. Sans compter que Brian Evenson pimente le tout d’un humour solide, par exemple lorsque son héros doit rédiger une liste de courses :
« Des œufs, songea-t-il.
Des œufs, nota-t-il, même si de la main gauche, cela ressemblait plutôt à des euls.
Ma main gauche ne veut pas d’œufs se dit-il, elle veut des euls.
Il continua d’écrire, sa main gauche mutilant légèrement chaque mot. “Que dis-tu de ça ? ” fit-il à son moignon ou à sa main amputée. Quelle différence ? » (page 16)
Brian Evenson aurait-il écrit ce livre s’il n’avait pas derrière lui noué ce rapport conflictuel avec son Église ? Croyance, don et connaissance sont des mots qui ne résonnent sans doute pas en lui – qui prêcha la bonne parole – avec la même intensité que dans nos têtes :
« - Le savoir est le plus précieux des biens, rétorqua Borchert en souriant. Faisons un marché, voulez-vous ? Le savoir en échange d’un membre.
- Quoi ?
- Vous m’avez bien compris. J’échange le savoir contre un membre. À vous de choisir lequel. Une main ou un pied fera l’affaire, à la rigueur.
- Non, protesta Kline.
- Voilà votre problème, déplora Borchert. Vous n’avez pas vraiment envie de savoir.
- Si, je veux savoir.
- Chair ou vérité ? Qu’est-ce qui compte le plus ? » (page 84)
Jusqu’à la fin, nous ne saurons pas où les décisions de Kline vont le mener : « Bien sûr que j’ai le choix. On a toujours le choix. Je vais simplement faire comme si je ne l’avais pas. »
Un livre étrange, donc, sidérant par bien des aspects, remuant, insolite. Une façon « récréative » pour Evenson d’évoquer des enjeux philosophiques comme la foi, la perte de soi, les sacrifices, la pureté, l’obéissance aux règles, la liberté de jugement et le renoncement.
Alors pourquoi en « amputer » sa bibliothèque ?
La Confrérie des mutilés de Brian Evenson
Traduit de l’américain par Françoise Smith
Parution le 25 septembre 2008
Editions du Cherche Midi
Crédit photographique : le Cherche Midi
Christine Jeanney est une ancienne rédactrice Livre du magazine.
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Tout à fait d’accord, j’ai apprécié ce roman comme vous, il me semble aussi qu’il ne faut pas passer à côté.
http://duclock.blogspot.com/2008/10/la-confrrie-des-mutils-brian-evenson-la.html
Jenotule, si vous avez un jour l’occasion de le rencontrer à une signature, n’hésitez pas ! Je l’ai vu au Festival America, il est charmant et ne montre rien “au naturel” de son monde énigmatique, absurde et inquiétant.