Ramata de Abasse Ndione
Par @ude • sam 11 oct 2008 • Categorie: LivresParution le 9 septembre

Ramata ou l’histoire d’une femme qui s’est perdue pour s’être trouvée, par hasard, sans se chercher. Ramata ou la chronique d’une société africaine -sénégalaise- contemporaine, via l’histoire de Ramata Kaba au si joli nom chantant. Ramata, sujet-prétexte, emblématique du Sénégal pour l’auteur qui décrit talentueusement, avec un style savoureux, les rouages de la société de son pays ?

Ramata est le deuxième roman d’un infirmier sénégalais, écrivain inspiré qui livre ici une fresque d’un peu plus de cinq cents pages sur son pays : politique, social, culturel, religieux, économique, historique, et très littéraire par son style, le prisme est très large et complet. On découvre le Sénégal en profondeur, au-delà de ce qui transparaît habituellement dans les médias parce que c’est le lot quotidien de beaucoup de pays du continent africain : guerres, famines, sida. Ces fléaux sont devenus « malgré eux », malgré nous et malgré tout des sortes de clichés, tant on finit par s’habituer à la litanie des malheurs… quand l’Afrique qui souffre sans qu’on l’entende faute de l’écouter, arrive à la Une des medias du monde.
Malgré la peinture de la corruption et des injustices qu’il dénonce, Abasse Ndione nous ouvre des horizons peu fréquentés, à la frontière de deux traditions : polar et « négritude », au sens large que lui donne Senghor, « […] ensemble des valeurs de civilisation du monde noir […] » et sans galvauder ce beau mot, pour le plaisir d’en faire un bon (de mot), puisque le polar est du roman noir… Au-delà de la facilité de cette plaisanterie très moyenne, il reste l’essentiel : à deux réserves près, mais de taille (voir plus loin), un bon bouquin, qui ne se dévore pas mais, mieux peut-être, qui se savoure, car il y a là un style fleuri, très écrit, très littéraire, et en même temps un art de la narration qui évoque celui des conteurs et de la tradition orale. Le cocktail est réussi.
Le récit est ainsi présenté et clos par un procédé qui relève d’une tradition littéraire classique. Un prologue et un épilogue encadrent l’histoire de Ramata. Le narrateur, que femme et enfants ont laissé temporairement tout seul pour des vacances, va boire un verre à « La brise de mer » , un bar de Dakar, parce qu’il n’arrive pas à relire un livre qu’il aime pourtant beaucoup, Le vieil homme et la mer, parce qu’il fait mauvais et prématurément froid. En arrivant, spectacle macabre, il assiste au départ de l’ambulance qui emporte le cadavre d’une vieille femme, « Jolie Madame », (« Bonsoir, jolie madame, je suis venu vous dire bonsoir… » comme chantait cet autre amoureux de la langue, Charles Trenet) que l’on a retrouvée morte dans la cour du café. Intrigué, un peu désœuvré et amateur de contes, il se laisse facilement convaincre par un poivrot qui se trouve là : un verre de vin et une cigarette contre l’histoire de cette femme. Alléché par le plaisir d’écouter une histoire, il offre de lui-même une bouteille plutôt qu’un seul verre, pour être sûr d’en avoir pour son argent. Un bon verre, un bon cigare, le froid et la pluie au dehors : le décor est planté, on se cale dans son fauteuil, et on lit ce que le narrateur écoute.
Le récit est foisonnant, prolixe, précis, et entraine dans toutes les couches de la société sénégalaise : monde hospitalier (l’auteur est « infirmier d’Etat » dit la notice de l’éditeur), du professeur de médecine aux infirmières en passant par le gardien de l’hôpital, monde politique, avec un ministre omnipotent et sa femme, Ramata, le personnage-fil directeur du récit qui donne son titre au roman, population villageoise de la brousse, clientèle de bars urbains ou campagnards, journaliste, paysans, industriels richissimes… Palette étendue, pinceaux précis, couleurs variées.
En deux mots, l’élément déclencheur qui sert à étayer cette fresque : en faisant son boulot honnêtement et consciencieusement, Ngor Ndong, le brave gardien de l’hôpital provoque la colère hystérique de la très belle, très riche, très insouciante et très femme-enfant très gâtée Ramata, femme du puissant ministre. La police vient arrêter le gardien, le passe à tabac, il meurt. Pour éviter le scandale, le ministre fait appel à un homme de main qui va soudoyer témoins, famille, amis de la victime. C’est en gros le premier tiers du livre, qui nous fait découvrir les premières strates de la fresque. Il y a ensuite une ellipse, et une deuxième partie (cinq au total pour ce roman très construit) au titre à la Dumas « Vingt ans après, Ngor Ndong et Ramata Kaba ».
Ensuite l’histoire se déploie, ouvrant de plus amples perspectives, avec parfois une dimension épique. Beaucoup de scènes, très visuelles, de facture classique mais de ton très personnel : le gros bras qui vient intimider le preux journaliste en pleine nuit, l’agonie très crue et très réaliste du mauvais garçon, trois meurtres commis à la suite par le même homme, une tempête sur le fleuve (liste non exhaustive). Pour toutes ces qualités d’écriture et d’art du récit, de style aussi avec les jolis mots propres au vocabulaire de ce pays d’Afrique francophone : « hivernage », « belle femme aux jolies tresses », « grand maître sorcier blanc » (conseiller en communication venu de France), injures piquantes : « Je n’ai pas mangé le riz de ton père ! » on parviendra (quoique difficilement) à faire grâce à l’auteur sur deux points qui sont pourtant très lourds de sens : il décrit l’excision de l’héroïne comme une coutume aux rituels ancestraux sans prendre parti, ni pour ni contre, sur le même mode et ton que les scènes de meurtre, ou de sexe, comme une « scène de genre », ce qui est difficile à concevoir et à admettre, même sans être adepte du politiquement correct. Il fait de son héroïne une femme frigide qui découvre la jouissance lorsqu’elle est violée par un faux chauffeur de taxi. Et c’est cette révélation qui va déterminer toute la suite de l’histoire. La fibre féministe en prend un sacré coup, même si le machisme, la misogynie ou le regard parfois très spécial porté sur les femmes, sont des travers largement répandus dans bon nombre de polars.
A lire, donc, en dirigeant sa lecture, autant que faire se peut, pour arriver à surmonter ces deux écueils.
530 pages
Folio policier
Editions Gallimard, 2000.
Crédit photographique: Editions Gallimard
@ude est une des rédactrices Livre du magazine, spécialisée dans le polar.
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C’est la meilleure critique que j’ai pu lire! A. Ndione s’est-il prononcé sur l’excision ? Jusqu’au viol de Ramata, on peut penser que l’auteur dénonce, puis, on a hâte de le finir, espérant trouver un message clair sur la question… je n’en ai pas trouvé. Les personnages ont autant de défauts que de qualités, amour, amitié, camaraderie en font des humains crédibles; les atrocités qu’ils commettent, matricide, corruption, égoïsme, lâcheté… paraissent d’autant plus odieuses. Ils évoluent dans une société complexe, marquée par la pauvreté et dont on sent bien que certaines ficelles sont tirées d’ailleurs. Le contexte historique est riche, tout cela permet au lecteur de tirer des conclusions. Mais l’histoire d’une héroïne excisée qui a trouvé un remède à sa frigidité grâce à un viol est livrée sans explication, c’est très gênant : M. Ndione fait-il l’apologie de telles pratiques ?
Merci pour cet élogieux commentaire et pour vos intéressantes remarques. Je ne pense pas que Abasse Ndione fasse l’apologie de l’excision et du viol. Je pense plus simplement que c’est un homme et qu’il a encore une longue route devant lui pour prendre conscience de la condition des femmes, et de ce que représentent viol et excision en tant qu’atteintes aux “droits de l’homme”(!) des femmes et à leur intégrité… Je crois qu’il est prisonnier de sa culture et de son éducation et qu’il ne prend pas position sur ces deux crimes disons par absence de prise de conscience. A sa décharge, il fait ds son roman une peinture très lucide et perspicace de la société de son pays, qui couvre un large spectre, mais ignore, malheureusement, tout ce qui concerne l’oppression des femmes. C’est pourtant quantité non négligeable, surtout ds les pays du Sud, mais pas seulement. “Nobody’s perfect”, comme dirait Billy Wilder
Ce que je lis de la part d’Aude me choque car Abasse Ndione n’et ni prisonnier de sa culture ou de son éducation et c veritablement se prendre pour le blanc supérieur face au négre ignorant!!!Je suis Blanche ayant vécu au Sénégal….Abasse Ndione conte l’histoire d’une folie et la folie c ne pas pouvoir raisonner face à l’instinct Ramata découvre la jouissance et se rend compte quavant elle jouait la comédie elle devient le jouet de Ndor Ndong qui se moque d’elle-c le drame de l ‘amour-sans qu’on sache si ce n’est pas la vengeance du gardien…Abasse Ndione relate l’IMPUISSANCE des plus faibles et des plus vulnérables, il est contre l’excision c criant com il fut contre le yamba dans La Vie en spirale Ramata aplaudit lorqu’une loi condamnant l’excision est voté…la jouissance sexuelle q’elle rencontre semble anormale,extatique,presque divine ou maraboutique…c le grain de sable qui fait tout chavirer, il suffit de peu pour sombrer
j ai lu le livre il y a 3 ans mais JE M’EN SOUVIENS jusqu’a present . c’est un livre passionant and j’ai hate de regarder le file qu’il a inspire ,ce livre est un vrai chef d’oeuvre et si il y a des gens qui ne peuvent le voir c’est parce qu’il se laissent aveugler par leurs prejugees. STANDING OVATION FOR ABASS NDIONE !!!!!!!!!!!