Isidore et la plume bleue de Sylvie Fournout
Par Delphine Kilhoffer • dim 12 oct 2008 • Categorie: JeunesseJusqu’au 29 avril 2009
(A partir de 2 ans)Critique suivie d’une entretien avec Cyrille Louge et Francseca Testi

Isidore est un charmant petit canard qui rêve d’aventures. Lorsqu’il aperçoit une jolie plume bleue passer près de chez lui, ni une ni deux, comme hypnotisé par la belle, il se met à la suivre partout. Il aimerait bien l’attraper cette mystérieuse plume, mais légère comme l’air, elle lui échappe et l’emmène toujours un peu plus loin, vers de nouveaux lieux et de nouvelles rencontres. Isidore va croiser un lapin bleu, un flamant rose, et va même arriver à la forêt… et qui vit caché au milieu des arbres ? Le loup, bien sûr !

Isidore et la plume bleue mélange deux approches particulièrement appréciées des enfants : une conteuse (exercice dont se sort avec brio la comédienne Francesca Testi) et des marionnettes. Les petits personnages aux couleurs vives nous accrochent immédiatement, et la simplicité des effets utilisés donne encore plus de charme à ce petit monde. Pour ne rien gâcher, l’ensemble est accompagné d’une belle mise en lumière et en musique.
Tout cela permet une lecture du spectacle à plusieurs niveaux : ce qui se passe sur scène est assez stimulant visuellement pour capter l’attention des plus jeunes, et l’histoire est suffisamment forte et bien écrite pour satisfaire les plus grands. À travers sa poursuite de la plume bleue, c’est bien sûr un parcours d’apprentissage que suit Isidore, celui qui nous amène à découvrir le monde et dépasser nos peurs. Même les parents ne s’ennuieront pas et se surprendront à rire à plusieurs reprises.

Isidore et la plume bleue est une création de la compagnie Marizibill, pour les tout-petits de 1 à 6 ans. Sa grande force est de ne pas prendre le public visé pour des idiots en utilisant un discours et un ton bêtifiant qui leur seraient soi-disant adapté. Les enfants savent apprécier la qualité ou en tout cas la justesse de ce qui leur est proposé : il suffit d’écouter les réactions enthousiastes des jeunes spectateurs durant la représentation pour voir que le pari de cette troupe est le bon.
Isidore et la plume bleue de Sylvie Fournout, mise en scène de Cyrille Louge, Comédie de la Passerelle
Avec : Francesca Testi, Cyrille Louge
Trois questions pour vous présenter…
Cyrille Louge, metteur en scène et comédien, et Francesca Testi, marionnettiste et comédienne
Quelles ont été vos sources d’inspiration pour créer des spectacles pour enfants ?
Francesca Testi : Cela fait longtemps que notre compagnie travaille dans le milieu des crèches. En fait, pour ce projet, il y avait une demande de la part des structures. Nous avons beaucoup d’années d’expérience auprès des tout-petits qui ont entre 4 mois et 3 ans, et on a découvert qu’il y avait une vraie richesse, une possibilité d’échanges d’un bon niveau. Ce n’est pas parce que ce sont des tout-petits qu’on fait des choses toutes bêtes avec eux. Nous avons donc accumulé du matériel, ce qui a abouti à un mini spectacle plus structuré, construit à partir des improvisations entre les enfants et les marionnettes. Cela ouvre un imaginaire énorme, une liberté totale. On a été nourri de tout ça, et c’était donc tout naturel d’aller vers un spectacle pour jeune public.
Cyrille Louge : Après, c’est devenu ce que c’est aujourd’hui grâce à la compagnie Marizibill, qui avait monté la Comédie de la comédie. Nous avons eu la possibilité de partir au festival d’Avignon. Du coup, on a transformé ces spectacles conçus pour les crèches en quelque chose d’un niveau au-dessus, pour pouvoir les présenter au festival et ensuite tourner dans des structures plus importantes.
Vous intervenez tous les deux sur scène, vous avez créé les décors et les marionnettes : comment vous répartissez-vous le travail ?
C.L. : Cela a évolué. Pour notre premier spectacle jeune public, Ohé Zoé !, on a vraiment tout fait ensemble. Moi j’avais écris l’histoire et les musiques, Francesca avait fait les marionnettes, c’était les deux aspects moins « mélangés », mais sinon on jouait sur scène autant l’un que l’autre, on l’a adapté et dirigé ensemble. Avec Isidore, j’ai eu envie que nous séparions plus notre travail, car cela faisait beaucoup à penser, on était impliqué tout le temps tous les deux et c’était un peu difficile à gérer par moment. En plus, nous avions envie d’ouvrir ce projet à d’autres imaginaires, c’est d’ailleurs pour ça qu’on a fait appel à quelqu’un d’autre pour écrire l’histoire. Et puis parce que j’ai écris la première par accident et je ne suis pas sûr d’être capable d’en écrire une deuxième ! (rires) Donc je préférais aller chercher ailleurs. On voulait à la fois se renouveler tout en gardant notre style, je voulais pouvoir me consacrer à la mise en scène du spectacle, même s’il se trouve que je joue un peu dedans. Le but était vraiment d’avoir un personnage de conteuse sur lequel le spectacle serait centré. Donc Francesca était plus sur le jeu, les marionnettes, et moi sur la mise en scène, la scénographie et le travail avec l’auteur.
F.T. : Même en essayant de garder des rôles distincts, utiliser des marionnettes implique un lien très fort entre la mise en scène et la technique. Une marionnette, ce n’est pas comme un comédien : si on change la mise en scène en cours de route, la marionnette doit changer de construction. On essaye de beaucoup travailler sur des maquettes, afin de prévoir la mise en scène, avec des bouts de chiffon qui ne sont pas encore des marionnettes pour pouvoir ensuite créer notre « comédien » comme il faut.
C.L. : On a quand même essayé de cloisonner un peu plus nos rôles, c’était bien. Cela nous a donné plus de liberté, car par exemple, j’étais dégagé de la dramaturgie en ayant un auteur qui y travaillait. Après, cela finit forcément par se mélanger, c’est vrai, surtout avec la construction des marionnettes. On en discute en fonction de mes choix esthétiques et scénographique.
Vous avez fait appel à un auteur extérieur à la compagnie pour ce spectacle, Sylvie Fournout, vous lui avez laissé carte blanche ?
C.L. : Il y avait un cahier des charges assez précis. On était parti sur l’idée d’adapter un conte qui existait déjà, mais nous n’avons rien trouvé qui nous plaisait pour les tout-petits ou alors cela avait déjà été fait. Avec un ami qui connaît bien les contes, nous avons fait une randonnée parmi ces histoires, car nous cherchions justement un « conte-randonnée », du type où l’on se passe un objet de personnage en personnage. C’est une forme qui nous semblait bien adapté au jeune public, car cela permet beaucoup de répétitions, c’est très construit. On a commencé des ébauches d’histoire, on a beaucoup lu et on est tombé sur une histoire écrite par Sylvie Fournout, que nous connaissions de loin, car elle avait co-écrit un spectacle dans lequel avait joué Francesca. Donc on a fait toute cette randonnée pour en fait revenir à quelqu’un que nous connaissions déjà.
F. T. : Nous sommes allées voir Sylvie en lui parlant du conte qu’elle avait écrit, qui nous avait inspiré le personnage du canard et de la plume. On lui a proposé des bases pour l’histoire, et ensuite cela a demandé un échange constant avec elle. Elle a assisté à beaucoup de répétitions, elle nous montrait ce qu’elle écrivait au fur et à mesure.
C. L. : Le cahier des charges, finalement, c’était : un canard, une plume, un parcours initiatique proche des contes-randonnées. Je tenais à ce qu’il y ait des éléments qui reviennent, comme dans les comptines, où l’on répète les choses tout en avançant. On voulait absolument qu’il y ait un personnage qui représente le danger, la peur – a priori le loup –, et que notre petit personnage arrive à dépasser ça. On voulait que le personnage principal soit énergique, pas forcément gentil tout le temps, pas forcément doux. C’était un peu pour prendre le contre-pied du précédent spectacle qui était plus contemplatif. Il y avait plein de choses imposées : on ne voulait pas que les marionnettes parlent, tout devait passer par le conte. Ensuite, c’est Sylvie qui a apporté le titre, le nom du personnage, toute la structure dramaturgique, le choix des tableaux…
F.T. : Et le texte, car nous voulions quelque chose de bien écrit, pas forcément avec des mots simples, même si on s’adresse à des tout-petits, il n’est pas nécessaire d’aller vers quelque chose de simpliste.
C.L. : Ce que je dis toujours, c’est que lorsque je fais des choix de mise en scène, je me demande toujours ce que j’ai envie de voir. Après on adapte un peu si on sent que c’est trop compliqué, mais je me demande toujours : « Est-ce que ça me plait ? » J’essaye aussi d’observer, lorsqu’on a des personnes extérieures qui viennent nous voir travailler, si ça les fait rire, si le spectacle leur plait, les embarque… Sinon, on a dans l’idée que « ah oui, les enfants, ils aiment ci et ça… » et ce n’est pas forcément vrai. Pour finir sur le travail du texte, l’écriture de l’histoire s’est vraiment faite en étroite collaboration. Sylvie nous donnait des choses que nous adaptions, on a beaucoup taillé dans le texte, supprimé des mots trop compliqués comme « perdrix »…
F.T. : Oui, « canard », c’est bien ! (rires)
C.L. : Ce fut une chance de travailler avec quelqu’un comme Sylvie qui est vraiment une crème, qui a une approche extrêmement intelligente de ce genre de travail. Elle a d’ailleurs beaucoup d’expérience dans le spectacle vivant. C’est quelqu’un qui accepte toutes les propositions, qui n’impose jamais rien par ego. Quand on lui disait : « Ca, ça ne nous plait pas », elle répondait : « Pas de problème, on essaye autre chose ! » Elle a toujours été d’une grande souplesse et prête à accepter les idées qui venaient de l’extérieur.
F.T. : Tout en sachant bien où elle voulait aller !
Delphine Kilhoffer est une des rédactrices Théâtre du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Delphine Kilhoffer
