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Seuls les vivants meurent de Patrick Renou

Par Christine Jeanney • sam 18 oct 2008 • Categorie: Livres

Parution le 25 septembre 2008

Appréciation de Christine niveau 2

On raconte que, juste avant notre mort, nous pouvons voir défiler toutes les images de notre vie.
Patrick Renou, lui, fait défiler les images des morts devant nous, et ils sont nombreux à clamer leurs noms, à l’intérieur des pages de Seuls les vivants meurent.

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Imaginez une ligne ininterrompue de silhouettes qui s’avancent, fantomatiques, toutes porteuses à la fois de leur vie et de leur mort. Ils nous disent comment ils s’appellent, leur âge, la date de leur décès, les conditions de celui-ci et les images qui les traversent.
C’est sur ce texte, en forme d’accumulation, que s’ouvre le livre :

« Massimo Jacomino, vingt-cinq ans, orage claquant dans l’air du soir, douze janvier 2001, la foudre est tombée derrière mes yeux. Sirène hurlante, dans l’éclair de la hache suspendue, rupture d’anévrisme, gyrophare bleu sur la route de Padou […]. Trente-huit ans, Nicolas Simonin, vingt septembre 1919, près de ma femme chérie, cordonnier, marié, deux enfants, je suis mort à Paray-le-Monial d’une pleurésie. La vie n’est pas un cadeau, deux florins en poche, sans mélancolie, j’en sors plutôt vite, Guiseppe Vittorini, dix-neuf ans et demi, né et mort dans le Ghetto Nuovo à Venise, le vingt-deux septembre 1765. »

Qu’ils meurent seuls, accidentellement, paisiblement, ou au milieu d’un drame collectif, guerre, épidémie, attentat, ils sont contenus dans ce dernier parcours, dans le dernier regard qu’ils jettent, et ils forment, tous ensemble, un chœur terrible.
À la suite de ce texte initial, vingt vies nous sont offertes. L’auteur s’approche d’une mort particulière pour l’élargir, en dévoilant l’idée entière de la vie qui s’y rattache : une trapéziste russe qui tombe, un condamné exécuté dans un pénitencier américain, un griot africain malade, un jeune Canadien fauché sur des rails, ils ont tous pensé, ressenti, ils racontent, à la première personne, et c’est comme s’ils étaient vivants pour l’éternité.

Entre chacune de ces vingt vies, une histoire se distille petit à petit, histoire d’amour et de mort, poignante, lumineuse. Et cette fois, ce n’est pas un mort qui parle mais un vivant, confronté à la lourde absence de l’être aimé, sa femme.
Sara Alya n’aura pas de tombe, et les textes qui s’entrelacent à son histoire semblent des ex-voto, des offrandes faites à cette morte sans sépulture. Le narrateur l’appelle, entame une ode de deuil, un chant des morts, un combat contre l’anéantissement, car « le vide pèse plus lourd que la terre ».

C’est un canevas donc, avec en alternance, les voix des morts et la voix d’un vivant qui le tissent. Tour à tour, nous sommes avec l’ombre de l’un des disparus, puis face à cet autre, cet homme qui reste, se rappelle, souffre et écrit.
Patrick Renou nous dit que la mort ne met pas un terme à la vie, qu’elle n’est pas une fin dissociée du reste. Elle est à l’intérieur de l’existence, et c’est la totalité de celle-ci qu’il célèbre.

Seuls les vivants meurent
est une fresque, et malgré des détails imparfaits, la vision d’ensemble est somptueuse.
Le tableau est universel. Une mort les contient toutes. Ces mourants, qui viennent d’horizons et d’époques si diverses, sont toute l’Humanité mise en mémoire. Ce narrateur, dans le monde des vivants, concentre en lui les variations de la souffrance devant la perte. Il est le deuil. Nous sommes là, nous aussi, quelque part entre ces deux figures, puisque nous sommes humains.
En cela, Seuls les vivants meurent est le roman du genre que définit Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, celui qui montre nos ressemblances, par-delà les lieux, les époques, les ethnies, les croyances, celui capable de nous réunir tous, enfin apaisés, dans la conscience de notre espèce.

Ce livre n’est pas exempt de défauts : l’humanité non plus. Certains de ces héros m’ont ennuyée : c’est la vie. D’autres, en revanche, m’ont prise à la gorge ; j’ai retenu des sanglots en fin de page, difficilement : là aussi, c’est la vie. Certains moments peuvent ne pas toucher juste, et d’autres, transpercer profondément.

L’écriture de Patrick Renou est d’une grande poésie, ni éthérée, ni obscure. Pas de maniérisme ici, mais une inspiration vitale, lyrique, émouvante.

« Demain, adossée sur l’autre pente de la colline, dans le cimetière, une plaque mouchetée de mica, faussera l’ombre aiguisée d’un cyprès. Gravée en creux par le marbrier de Fabas, par mille petits coups successifs au burin biseauté, écriture penchée, pleine et déliée, cette date de rehaut d’argent vif, comme la craie cassée au tableau, accrochera la lumière. Solstice d’été, nuages attelés au ciel bleu, sol meuble et parfum d’herbe. Dans la brise tiède du matin, au soleil d’un premier jour, Jean, mon Amour, tu jetteras une fleur, et une poignée de terre sur moi. Puis d’autres, comme se cognent des passants dans le noir. »

Vous l’aurez compris, Seuls les vivants meurent est, à mes yeux, exceptionnel.
Il est aussi l’affirmation de la force première que possède la littérature : faire vivre ce qui n’existe pas, ce qui n’existe plus.

Pour ma part, les deux pages consacrées à la toute petite vie de Xiao Hongshan m’ont bouleversée. La beauté qui en émane, à elle seule, justifie ce livre. Magnifique. Merci, Patrick Renou.

Seuls les vivants meurent de Patrick Renou
Editions Le temps qu’il fait
Préface d’André Comte-Sponville
Crédit photographique : Le temps qu’il fait

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Christine Jeanney est une ancienne rédactrice Livre du magazine.
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2 Réponses »

  1. [...] Renou – Seuls les vivants meurent est un livre bouleversant dans la forme et le fond. Une écriture fine, un sens de la langue [...]

  2. REVUE EUROPE N° 959, mars 2009
    Patrick RENOU Seuls les vivants meurent
    Ce qui est le plus poignant dans toutes ces morts déclinées à la première personne du singulier, c’est que la plupart d’entre elles soient entourées par la vie comme si, au dernier moment, une musique bien terrestre, mais sans pouvoir, essayait de les retenir encore un peu de ce côté. Ainsi : “Le grand-duc dans l’escarpement rocheux, les pies-grièches nichant sur le chêne-liège, les alouettes au creux des buissons, sont ma légèreté” (Camille Bellet). Ou encore : “J’attrape comme un dernier souffle le vallon planté d’oliviers, de citronniers, de vignobles […] autour la mer Egée, dans le creux de ses vagues, ses rougets, ses poulpes, ses anchois, la voile d’un bateau” (Ioannis Iliopoulos). Tandis que la mort vient “Il y a des vignes et des lièvres que la nuit environne sur le coteau au-dessus du village, qu’un couple de busards survole inlassablement” (Carole Amiel-Estrella). Ou bien : “Haut dans le ciel, un fou de bassan jette ses cris” (William O’Grady). La mort n’interrompt pas la vie, pas plus, d’ailleurs, que la vie n’arrête la mort, et “demain, éternellement, dans l’arbre noueux aux petites feuilles dentelées, le hibou sage clignera des yeux” (Joséphine Cavaillès).
    Qu’importe, ai-je envie de dire, la trame du “roman”. Il y a quelque chose de plus essentiel, à savoir, que rien ne relie ces morts entre elles, que la mort ; cette mort qui nous reste extérieure tout au long de notre vie et qui semble toujours surgir du dehors puisqu’elle ne peut jamais se saisir, s’apprivoiser, n’étant jamais que ce très bref passage de vie à trépas qui laisse un cadavre qui déjà n’est plus elle mais la simple “trace”, avérée, de son passage. Une chute malencontreuse, un poteau de plusieurs tonnes, un attentat, une bombe, un accident, une maladie… Ce n’est pas sans violence et suivre la mort de Xiao Hongshan ou celle de Peter Eliot Donen (elles ne sont pas naturelles) vous fait rentrer dans l’effroi.
    La mort ne semble pas être en nous et pourtant elle est quelque part sur le chemin sans que nous puissions savoir où. Alors, sans doute peut-on dire qu’il y a là quelque chose qui est de l’ordre de la rencontre. Cette rencontre, le roman de Patrick Renou nous en fait sentir toute la frontalité inévitable, au-delà de laquelle il n’y a (il n’y aura) plus rien. Ce plus rien de l’après, et c’est peut-être la leçon secrète de ce livre, signifie que l’on ne pourra pas “vivre” sa propre mort et que l’on ne peut donc, ici bas, que vivre, endurer la mort d’autrui.
    Quelles que soient les formes qui lui facilitent la tâche, souvent avant l’heure – et les hommes ne sont pas en reste pour l’aider d’une façon parfois bien massive (cela n’est pas oublié : plutonium, Zyclon-B) – que peut-on contre la Faucheuse ? On ne peut guère qu’essayer d’apprivoiser la souffrance quand elle nous enlève un proche, c’est ce que fait le fil conducteur de ce livre qui ne manque pas d’intensité quand le premier chapitre, déjà, énumère des morts avec la régularité de l’aiguille des secondes lors d’une insomnie.
    Comme un phare qui clignote sur la côte, la déclinaison de ces différentes rencontres frontales signale que la mort volette de branche en branche, comme un oiseau dans le feuillage d’un arbre. Et c’est dire notre fragilité.
    Jacques LÈBRE.