Toute la nuit devant nous de Marcus Malte
Par Christine Jeanney • sam 18 oct 2008 • Categorie: LivresParution le 9 octobre 2008

La biographie de Marcus Malte, qui se trouve sur son site, tient en quatre lignes :
« Je suis né en 1967 à la Seyne/Mer, et j’y suis resté. Devant la mer.
J’ai fait des études de cinéma, mais ça n’a pas trop marché.
J’ai fait un peu le musicien, mais ça n’a pas trop marché.
Aujourd’hui j’essaie d’écrire des histoires. On verra. »
C’est tout vu. L’essai est réussi, et de belle manière.
Longtemps répertorié comme auteur de polars, Malte prouve que la bonne littérature dépasse les clivages du genre avec ce recueil de trois nouvelles, Toute la nuit devant nous.

Trois tournures très différentes pour ces trois histoires, et trois sortes de nuits : l’une onirique, l’autre éternelle, et la dernière teintée d’abandon. Voilà qui justifie le titre, cette nuit, devant nous, propice aux promesses comme à l’accablement.
La première nouvelle, Le fils de l’étoile, est de facture classique dans l’écriture, et plante, dans un décor de colonie de vacances, l’attachement de deux enfants solitaires l’un pour l’autre. Mestrel, le narrateur, est mal intégré, ce qui l’allie à François, encore plus seul et différent des autres qu’il ne l’est lui-même. C’est un ami ambigu, protecteur et inquiétant :
« François me regarda simplement, sans changer d’expression, sans ciller. Un long moment. Et puis tout à coup sa poitrine tressauta sous son tricot, puis ce furent ses épaules, puis sa gorge s’ouvrit, béante, et son rire éclata dans l’air en pulvérisant tous les bruits alentour.
J’entends encore ce rire, parfois, trente ans après, et je suis obligé de m’assoir pour ne pas chavirer.
Tous les regards s’étaient tournés vers nous. Amusés pour certains, intrigués ou inquiets pour d’autres. Moi-même, j’étais hypnotisé par cette bouche démesurément ouverte à quelques centimètres de mes yeux. C’était un rire de dément qui en jaillissait, et qui venait de bien plus loin que je n’aurais pu le soupçonner. » (page 35)
Des noms de fleurs est la seconde nouvelle, avec les itinéraires de quatre adolescents jusqu’à un point de jonction dramatique. Le paysage est contemporain et froid, et accentue l’inadéquation au monde de ces « fleurs » qui poussent en ville :
« Les parpaings sont aujourd’hui saturés de graffitis. Chaque voiture circulant sur la nationale – elles sont rares et toutes, invariablement, sortent de la ville pour s’en aller vers ailleurs – jette le fugace éclat de ses phares sur ces inscriptions. Et Chardon tente systématiquement de les déchiffrer. C’est un réflexe. La plupart ne sont que des signatures ou quelque chose de la sorte. Des noms de guerre, des noms de dieux exotiques et mystérieux qui sonnent comme des onomatopées. Des dieux de quartiers. » (page 75)
Le père à Francis, la dernière nouvelle, est le monologue intérieur d’un jeune de la banlieue marseillaise qui rêve d’un avenir de héros du football.
« Je sais pas qui c’est qui lui avait parlé de la carrière, au père à Francis, mais en tout cas, il le savait. Il a pas gueulé ni rien au contraire il a parlé d’une voix vachement douce et calme. Il a dit qu’il était pas mon père et que c’était pas à lui de me dire ce que je devais faire ou non et que c’était à moi de choisir. » (page 99)
Tous (l’enfant en colonie de vacances, les adolescents, l’apprenti footballeur) sont face à la nuit, leur nuit. Dans les trois cas elle va durer, et elle laisse se propager le bruit d’une onde de choc qui poursuit sa route, à l’infini. Tous sont des victimes, qu’elles soient consentantes ou prisonnières, mais elles auront beau se débattre, c’est la nuit qui sera victorieuse.
Le réel tour de force de Marcus Malte est d’arriver, par ces voies si différentes, à nous faire entendre un même son. Les perspectives sont pourtant plurielles, et il n’est pas simple à première vue de réunir ces nouvelles dans le même recueil : l’auteur passe d’un parfum à la Edgar Poe (Le fils de l’étoile) au réalisme d’un documentaire (Le père à Francis).
Et pourtant !
Le talent de Malte passe par cet éclectisme. Il ne se cantonne ni à un genre, ni à un sujet. Chez lui, la forme va influer sur le sens. De multiples thèmes traversent son écriture comme l’amour, la complicité, le deuil, l’abandon, l’espoir, ou le rêve, et il s’emploie à les faire « sonner juste », comme il le dit dans un entretien accordé à Encres Vagabondes.
Il y dit aussi : « le genre, en réalité ne m’importe guère, j’essaye d’écrire des bons livres, point final. »
Et c’est le cas. Qui s’en plaindra ?

Quelques dates à noter pour le rencontrer :
Les18 et19 octobre à la Fête du livre de Saint-Etienne
Les14 et16 novembre au Salon du Polar à Vienne
Les 22 et 23 novembre à la Fête du livre de Toulon
Toute la nuit devant nous de Marcus Malte
aux Editions Zulma
crédit photographique : éditions Zulma
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Christine Jeanney
