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Recomposed : Carl Craig, Moritz Von Oswald, Ravel & Moussorgski

Par Labosonic • jeu 23 oct 2008 • Categorie: Musique

Publié le 13 octobre 2008

Appréciation de Labosonic niveau 2

A première vue, ça ressemble à un disque de rêve. Carl Craig et Maurizio associés sur un même album, c’est forcément la promesse de bonnes choses. Le premier, américain, habitué des colonnes de Culturofil, l’est bien plus aux succès : producteur électronique expérimenté, remixeur chevronné, patron d’un des labels les plus prolifiques de la galaxie électronique : Planet E1, grand amateur de jazz2. Le second, Moritz Von Oswald dit Maurizio3, allemand, est peut-être moins connu, plus discret, mais tout aussi respecté des fanatiques de rythmiques minimalistes : c’est un véritable orfèvre du dub synthétique et l’un des rares artistes de l’électronique qui sculpte autant sa matière musicale avec du silence qu’à partir de sons. Parler de deux légendes vivantes est peut-être exagéré mais, à peine, ces deux-là sont sans conteste parmi les meilleurs dans leur domaine et leur rencontre, même éphémère4, fut prolifique, du genre de celles qui n’annihilent ni le talent de l’un ni la virtuosité de l’autre.

Pourtant à bien y regarder, tout cela pourrait tourner au cauchemar. L’exercice, ambitieux, l’est peut-être un peu trop. Prendre comme base de travail des grands compositeurs classiques interprétés par un orchestre, c’est autrement plus délicat que de pianoter sur une boîte à rythmes, surtout quand on choisit le philharmonique de Berlin dirigé par Herbert Von Karajan. L’autrichien avait beaucoup de défauts5 mais il ne viendrait à personne l’idée de contester qu’il est l’un des plus grands chef d’orchestre du siècle passé. Ajoutons à ce défi, le fait que l’exercice est, à peu de choses près, inédit.

Pour être tout à fait exhaustif, des rapprochement entre musiques classiques et électroniques ont déjà eu lieu. Passons rapidement sur les plus que dispensables interprétations digitales de classiques6, trop souvent dignes des pires sonorisations d’ascenseur, pour nous concentrer sur les plus marquantes : le philharmonique de Montpellier a réalisé un album, Blue Potential, avec Jeff Mills, mais celui-ci n’était constitué que de reprises. Et, si Pierre Henry a déjà flirté avec le genre7, l’aura du maître de la musique concrète et son demi-siècle de carrière le mettaient aisément à l’abri de toute accusation de sacrilège. Mais, nos deux compères, aussi talentueux soient-ils, n’ont pas ce statut et s’ils avaient publié leurs travaux ailleurs que chez Deutsche Grammophon, l’une des maisons d’édition classique les plus respectables, nul doute que les aficionados de l’Allegretto non troppo, cappricioso les auraient condamnés aux pires supplices sans même les écouter.

Carl Craig, Mauritz Von Oswald, Ravel & Moussorgski

Revisited est donc une création de Carl Craig & Moritz Von Oswald sur des notes issues des partitions signées Maurice Ravel et Modeste Moussorgski. Et le choix de ces deux compositeurs n’est certainement pas fortuit : renommés et respectés, ceux-ci sont aussi parmi les plus didactiques qui soient, souvent employés pour former les oreilles de nos chères têtes blondes aux subtilités de la musique classique. Avec ses Tableaux d’une exposition, Moussorgski a donné un corps sonore à des supports graphiques. Quant à Ravel et son Boléro, musique de ballet dont le caractère répétitif, sans aucune variation de tempo, avait pour vocation l’étude de l’orchestration, c’était un choix évident, tant pour la popularité de l’œuvre que l’évidente mise en abyme symbolique8.

Revisited est avant tout une création originale qui décevra tous ceux qui souhaiteraient y entendre Ravel et Moussorgski remixés, même si c’est, techniquement, le cas. On est bien plus dans l’évocation discrète et subtile que dans l’usage acharné et forcené du gimmick. Loin de l’exercice de la citation qu’elle soit respectueuse ou sacrilège, Craig et Von Oswald n’ont pas pour projet de réaliser un quelconque lifting de la musique des deux maitres. Non, ils l’utilisent comme une matière première pour réaliser quelque chose de nouveau qui a, parfois, un doux parfum de déjà-entendu.

Et s’il y a une patte musicale aisément identifiable à l’écoute de Revisited, ce n’est ni celle de Moussorgski ni celle de Ravel mais bien celle de Carl Craig, particulièrement dans la création d’atmosphères synthétiques futuristes, comme sur le Just Another day EP et Landcruising. Dès le premier mouvement, par ailleurs articulé autour de la rythmique du Boléro, le son Detroit Techno de Carl Craig s’impose comme une évidence. L’exceptionnelle production signée Maurizio, plus discrète, restera au second plan. L’allemand semble absent des parties mélodiques et se contente sur Revisited de donner une ampleur inédite aux basses. Son influence, essentielle mais nettement plus en retrait, échappera sans doute à qui n’est pas convenablement équipé d’un caisson de basses.

Revisited apparait donc aux oreilles comme une œuvre de Carl Craig. Et certains sourcilleront peut-être pour cette raison, ne voyant pas l’intérêt de la convocation de Maurizio, ni celle de l’invocation de fantômes aussi talentueux que ceux de Karajan, Moussorgski et Ravel pour n’avoir, au final, que quelques lignes symphoniques et des basses dopées aux amphétamines. C’est, hélas, une erreur qui néglige le caractère spécial de Revisited dans la carrière de Carl Craig.

Comme à son habitude, le natif de Detroit n’atteint l’excellence que lorsqu’il bouscule les conventions. Durant toute sa carrière, il a toujours voulu se jouer des styles9 mais avant tout des contraintes10. Et ce serait un contre-sens majeur que de croire qu’avec ce nouveau disque Carl Craig ne cherche qu’à s’acheter une respectabilité en s’essayant à un nouveau genre musical, en l’occurence le plus noble qui soit : la musique classique. Au contraire, Revisited est, pour lui, une opportunité de se libérer des limites temporelles des musiques populaires pour embrasser celles de la musique savante11. Et, en découvrant le temps de la musique classique, Carl Craig découvre ainsi de nouveaux territoires.

Ces exigences inédites (celles de la citation, la matière première sonore qui lui est fournie par les maîtres du classique, et celles de la production, le renfort de Maurizio n’est certainement pas superflu) constituent autant de nouvelles contraintes dont Carl Craig se joue avec talent pour, une nouvelle fois, repousser les limites du domaine des musiques électroniques avec un album qui restera comme l’un des plus innovants dans le domaine.

Revisited, de Carl Craig & Moritz Von Oswald sur des musiques de Maurice Ravel & Modeste Moussorgski, publié chez Deutsche Grammophon.
Crédit photographique : Deutsche Grammophon.

  1. A qui l’on doit la découverte de talents tels que Recloose ou Moodymann, excusez du peu … []
  2. Il œuvra pour la réalisation d’un volume de l’excellente série The Experiment à Detroit []
  3. Dont il fut rapidement question à cette occasion. []
  4. En l’occurence, le Mind Mix de Carl Craig du Domina composé par Maurizio, paru chez Basic Channel en 1993 []
  5. Les esprits aussi malicieux qu’érudits remarqueront d’ailleurs l’ironie de la situation : Carl Craig, dont l’un des nombreux pseudonymes fut Paperclip People, reprenant les bobines d’un homme aux amitiés plus que troubles. []
  6. La Pavane pour une infante défunte de Ravel par William Orbit a, en effet, des allures de mise à mort tandis que le Flight of the Bumblebee de Jean-Jacques Perrey n’a, c’est la marque de fabrique assumée de son auteur, aucune autre prétention que celle d’être divertissante. []
  7. Son Dracula faisait ouvertement référence à Wagner, il n’a pas hésité à remixer sa propre Dixième symphonie de Beethoven. []
  8. La techno étant, par essence, une musique de danse au caractère répétitif, les explications sont superflues. []
  9. On pourrait, en forçant à peine le trait, résumer ses quatre disques majeurs Landcruising, The secret Tapes of Doctor Eich, More songs about Food and Revolutionnary Art et Programmed à quatre albums de techno, house, trip-hop et jazz []
  10. C’est la contrainte de l’évolution des moyens de production qui l’a poussé à réaliser The Album Formerly Known as, réenregistrement de Landcruising []
  11. Dans cette même idée, on notera d’ailleurs que les rares performances live de son groupe Tres Demented jouaient elles aussi avec le temps puisqu’elles étiraient au delà d’une heure un morceau dont la durée n’excédait pas, dans sa version studio, huit minutes []
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5 Réponses »

  1. Quel article… bravo!
    Ceci devrait vous intéresser : http://www.grandcrew.com/videos/50

    Merci pour “la musique”!

  2. Bonjour,
    Très agréablement surpris par la qualité des références de cet article. Rares sont les personnes connaissant bien les musiques électroniques.
    Ayant pu écouter l’intégralité de ce disque, je voudrais ajouter quand même une chose. Grand fan de ces 2 légendes (j’assume le terme), je me permets de préciser que la patte de Moritz est beaucoup plus marquée que vous ne le pensez/suggérez. J’ai écouté quasiment toute leur discographie respective un nombre incalculable de fois au point de pouvoir reconnaître leur “patte” sur un disque que je ne connais pas.
    Déjà d’une part la qualité du son c’est lui (c’est un orfèvre, lui et beaucoup de ses potes du label Basic Channel). Carl Craig n’est pas réputé pour être un roi du mastering contrairement à Moritz.
    D’autre part toute l’influence dub dans ce Revisited c’est aussi Moritz (les sons dans la reverb qui traînent). J’en suis sûr et certain. Carl Craig n’utilise jamais la reverb façon reggae dub.
    Voilà, j’ai voulu réparer cette “injustice”. Moritz ne se cantonnant pas seulement au travail sur les basses.

    Amicalement

  3. tout à fait d’accord avec Alex
    je connais mieux le travail de basic channel que celui de carl craig mais je reconnais la pate berlinoise bien plus souvent dans ce disque qu’il est dit en effet dans l’article. De grande qualité tout de même…

  4. malgré le sujet plus qu’intéressant, ici la réunion Craig/Oswald/karajan, et l’intérêt pour les expérimentations en tout genre, je n’ai eu l’envie de terminer l’article tant il est au départ empreint de prétention mêlé d’ignorance d’un possible érudit de la musique classique mais o combien néophyte en matière électronique. je ne m’éterniserai donc pas sur le sujet. Dabords, Moritz Von Oswald n’est pas Maurizio, non plus Rhythm&Sound, Burial Mix, Main Street ou autres avatars de la berlinoise Basic Channel. il en est membre, fondateur certe, mais membre avec Mark Ernestus. Ernestus est le son derrière la musique de toutes productions Basic Channel. il est le maitre es mastering. leur projet sont tous des projets à deux. séparés très récemment, ce qui cause un certain émoi chez les fan, Oswald est parti dans ses projets plus personnel et ambitieux.
    Secundo, “pianoter sur une boîte à rythmes” est une association vulgaire et ignorante de ce que la musique électronique peut représenter dans le monde de la composition. aucun artiste électronique reconnu ne “pianote sur une boite à rythmes”. de toute façon, on ne pianote pas, on programme. ce language souvent utilisé par ceux qui n’ont pas les mots et la connaissance pour découvrir adéquatement le monde de la musique électronique est un isolant, une approche réfractaire aux méthodes. et tout bonnement, ça m’emmerde, surtout en 2008. ça fait plus de 30 ans que l’on “pianote sur des boites à rythmes”.
    et Alex. pas du tout daccord. il n’y a pas la “patte” basic channel sur ce disque. pas de noise, pas de silence bruyant. l’approche répétitive de Oswald se marie incroyablement à celle de Craig qui à mon avis est beaucoup plus présent sur cet album. le côté hypnotique à rendre fou, la répétition de son presqu’agressant.. c’est Carl Craig. d’ailleurs, l’apport de Oswald sur cet album à été beaucoup plus sur les parties vraiment classiques.
    voilà

  5. Pour la patte, c’est celle de Chain Reaction que l’on peut entendre. Basic Channel, c’est de la techno brute de décoffrage de haute volée. Incompatible avec ce projet.

    Et certes Ernestus est le gourou. Il n’empêche que les autres membres ne sont certainement pas des manchots. MvO est estampillé “mastering and cutting engineer at Dubplates & Mastering”.

    “le côté hypnotique à rendre fou, la répétition de son presque agressant.. c’est Carl Craig”
    De mon point de vue l’hypnose n’est absolument pas l’apanage Carl Craig. Le duo Maurizio, notamment, est très fort à ce jeu là (voir les maxis du projet M). Et question agressif, Carl ne l’a jamais été pour moi. Toute la clique Chain Reaction et Basic Channel, ont des morceaux hypnotiques et réellement agressifs.
    Et pour revenir au centre du sujet, personnellement rien ne m’agresse dans ce beau projet musical.
    Mais là, nous sommes dans le ressenti donc dans le subjectif quasi absolu. Ce qui va etre agressif pour l’un ne le sera pas pour l’autre.
    Là encore on pourrait partir plus loin dans une joute verbale entre esthètes et connaisseurs mais au final ca n’est que de la musique…
    Qui plus est la musique se suffit souvent à elle même. Le reste n’est que fioritures.
    C’est pourquoi les imprécisions de cet article ne me dérangent pas outre mesure.

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