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The Style of The Smiths

Par Thomas Sinaeve • jeu 6 nov 2008 • Categorie: Musique

Sortie le 10 Novembre 2008

Tout avoir pour pouvoir tout mépriser. On connaît l’adage1.

C’est donc sans doute parce que les Smiths avaient tout qu’ils méprisaient la terre entière – laquelle d’ailleurs le leur rendait bien – et sans doute aussi parce qu’ils avaient tout que du jour où il se séparèrent on ne leur passa plus rien. Que personne ne s’y trompe : ce n’est pas parce qu’ils sont mauvais que les albums solo de Morrissey n’ont jamais été aussi acclamés que ceux de son ancien groupe. C’est parce qu’ils étaient bons. Seulement. Or le Moz (pour les intimes) est aujourd’hui seul vrai rescapé d’un groupe complet2 qui, en quelques années d’existence, ne produisit jamais que de l’exceptionnel.

Oui : c’est à ce point. Mais les Smiths furent si longtemps victimes de l’ostracisme d’une part du public rock le plus pointu (et le plus pur, et le plus dur… effectivement pas la cible première d’un This Charming Man) qu’on excusera le jeune lecteur tombant par hasard sur ces mots de douter un instant. Et pourtant : on a beau chercher, pas moyen de se souvenir d’une chanson des Smiths qui soit réellement foireuse. Sweet & Tender Hooligan, peut-être… ? Moui. Eventuellement. Quoique…

Enfin bref – essayons de ne pas perdre le fil. Les Smiths, donc, détestaient à peu près tout et tout le monde – ce fut leur chance autant que leur croix. Aujourd’hui encore certains soi-disant esthètes s’esclaffent chaque fois qu’on prononce leur nom. Ici ou ailleurs. Même en Angleterre, où certains haïssent Morrissey de cette haine que seules les très très grandes gueules parviennent à s’attirer. C’est sans doute stupide. Ça n’en est pas moins sa faute – on ne va quand même pas le plaindre en plus. Au moins aura-t-il écrit avec un certain panache sa légende et celle de son groupe, bien plus punk dans le fond que la plupart des suiveurs des Pistols. Relire les articles d’époque est même assez stupéfiant : à côté des Smiths, Johnny Rotten et Sid Vicious ont l’air de clowns. A quelques réacs près personne n’a jamais cru sérieusement que le pourri auto-proclamé était l’Antéchrist ou voulait introduire l’anarchie au Royaume-Uni. Beaucoup en revanche continuent d’être sincèrement persuadés que Morrissey est un fasciste en puissance, de même que certains fans hardcore ont longtemps été persuadés qu’il était toujours puceau3. Que de tels mythes aient survécu à l’apparition d’Internet en dit long sur l’un des personnages les plus complexes et passionnants de l’histoire du rock, et en dépit de nombreuses biographies le mystère Morrissey reste entier. A l’image de cette fascination du pire qui l’anime dès la formation du groupe en 1982 : pas un tabou qu’il n’entraîne ses camarades à faire exploser avec une rage n’ayant d’égale que son élégance – car chez les Smiths la rage ne sort jamais sans l’humour et la distinction. Dès le premier morceau qu’ils composent la messe est dite : Suffer Little Children, chronique aussi goguenarde que macabre d’un meurtre d’enfants archi-tabou dans leur Manchester d’origine, est parfaitement représentative de ce qui va suivre. Homosexualité quasi explicite pour This Charming Man, inceste pour Reel Around the Fountain, pédophilie pour The Hand That Rocks the Cradle… le premier album (éponyme) paru en 1984 est un joli panaché d’horreurs déclinées par un Morrissey déjà égal à lui-même : faussement geignard et réellement fendard, pince-sans-rire comme tout anglais qui se respecte et sobrement élégant. Sobrement, le mot est juste et mérite d’être souligné, le contre-sens le plus répandu à propos de Morrissey étant de le qualifier de dandy comme on le fait en gros de n’importe quel rocker s’habillant correctement. Grossière erreur, l’austérité revendiquée des Smiths étant l’exact inverse du dandysme et Morrissey étant à peu près tout le contraire du rocker hédoniste et tape-à-l’œil tel qu’on l’imagine. Un renversement des valeurs traditionnelles (pour ne pas dire des clichés) on ne peut plus morrisséen : à une époque (le début des eighties) où règnent sur les charts des hétéros se maquillant à outrance, Morrissey est le gay4 sobre et raffiné, celui qu’on pourrait tout à fait prendre pour un hétéro. Tandis que dans le sillage de Bowie nombre de rockers se sont mis depuis les seventies à cultiver les ambigüités sexuelles via le surlignage, Morrissey s’adonne ainsi à l’exercice inverse : cultiver l’ambigüité par la sobriété. L’anti Boy George, de même que son groupe sera l’anti Spandau Ballet ou Adam & The Ants… ce jusque dans son nom : The Smiths. Imaginerait-on un groupe français baptisé Les Martin ?

Pochette de l'album The Smiths

Choquée (et encore on n’a pas évoqué la moitié des modes de subversion smithiens !), l’Angleterre thatcherienne ravagée par l’angoisse et le chômage fera un triomphe à celui qui plus tard suggèrera sur fond de piano langoureux de guillotiner la Première Ministre5. Sans doute pas un hasard si le premier quarante-cinq tours des Smiths à entrer dans le Top 10 sera Heaven Knows I’m Miserable Now, chronique douce-amère sur l’exclusion sociale.

Mais au-delà de ce génie pour la provocation intelligente6 et d’un art poétique consommé (Morrissey est sans doute le plus grand parolier dont l’Angleterre ait accouché depuis Ray Davies), les Smiths sont avant tout dépositaires d’une marque de fabrique sonique unique en son genre, qui séduisit son temps en creux par rapport à des modes lourdingues pleines de gimmicks : new-wave, gothique, disco (sans parler du hard FM qui ne tardera pas à débouler…). La sobriété esthétique s’entendant bien sûr au sens théorique du terme. Si les Smiths détestaient en vrac les Etats-Unis, Thatcher et les clips (en somme : la vulgarité)… ils haïssaient encore plus profondément les deux ingrédients essentiels pour cartonner en Angleterre au début des années quatre-vingt : la distorsion et les synthétiseurs. N’allez jamais dire à Andy Rourke qu’il jouait de la new-wave – il vous collerait un pain aussi sec. Les Smiths jouaient une pop racée, non sans fioritures mais en tout cas sans enluminures inutiles. Ce fut leur plus grande force (jamais ils ne sombrèrent dans le ridicule, et en raison de l’absence de synthés leur musique n’a pas pris la moindre ride) comme ce fut aussi au final leur faiblesse : c’est parce qu’il se sentait à l’étroit dans un groupe rejetant d’office toute influence extérieure que Johnny Marr prit ses cliques et ses claques en 1987 – quelques jours avant la parution de l’album Strangeways, Here We Come. Mettant ainsi un terme à cinq années de parcours sans faute et à une série de chef-d’œuvres sans le moindre équivalent durant cette décennie7. Quatre albums8 impeccables dont on peinerait à recommander l’un plus que les autres, plus deux collections de singles9 tout aussi incontournables.

Entre temps, il aura (bien plus que Morrissey) avec l’aide du producteur Stephen Street10 inventé de toutes pièce un son qui a depuis fait école. Faute de mieux, on l’appellera le son Smiths, dont le tonitruant Handsome Devil est probablement le titre le plus caractéristique : une basse grondante sur laquelle la guitare filandreuse de Marr vient (littéralement) danser, vivant sa propre vie et mitraillant comme jamais. La formule, éprouvée dès le premier single (Hand in Glove), restera jusqu’au bout la marque des morceaux les plus rapides du groupe, souvent les meilleurs (Nowhere Fast, Still Ill, Ask, The Boy with a Thorn on His Side…), et étonnera l’oreille égarée par sa finesse – pendant sonique idéal aux textes lettrés de Morrissey. Une adéquation parfaite s’étendant bien au-delà de la seule musique pour créer quelque chose de rare : un style. Un vrai. S’étendant de la première note jusqu’aux pochettes des quarante-cinq tours et rendant de quelque manière que ce soit les Smiths reconnaissables entre mille. Un style assorti qui plus est d’un ton, celui – délicieusement sarcastique – d’un Morrissey dont l’humour à froid continue d’illuminer ponctuellement des albums solo inégaux11… et manque surtout cruellement à la plupart des groupes ou artistes contemporains.

Car à la sempiternelle question : « Pourquoi eux ? » (sous entendu : « … et pas Felt12 ou un autre groupe britpop de l’époque »), il conviendra de répondre « A cause du second degré ». Morrissey se lamente souvent, se prétend Unloveable et se propose régulièrement de tuer son père… mais il est dans le fond incapable d’être complètement sérieux, désamorçant systématiquement le pathos de ses textes via des pirouettes stylistiques délirantes, un décalage dans l’interprétation ou une auto-dérision salvatrice (Bigmouth Strikes Again, évidemment). Les innombrables bootlegs publiés ces dix dernières années sont éloquents : surjouant parfois jusqu’à la caricature des textes composés à soixante-dix pour cent de sarcasmes (Girlfriend in a Coma, Panic), le bonhomme est plus interprète que chanteur, probablement le seul type au monde capable de choper un fou rire alors qu’il est en larmes (ou l’inverse).

« Ok Thom, c’est bien mignon tout ça, mais et cette compile alors ? »

Pochette de la compilation The Sound of The Smiths

Oui parce qu’au fait : en dépit des apparences ceci est une chronique de The Sound of The Smiths, qui paraît dans quelques jours accompagnée d’un soutien marketing des plus efficaces – la presse anglaise évoque de plus en plus l’hypothèse d’une reformation. Une double compilation des plus copieuses (plus de deux heures et demi de Smiths, mazette !) qui n’apportera probablement rien au schmilblick mais donne une bonne occasion de causer du meilleur groupe anglais des années quatre-vingt – isn’t it ?

Objectivement grandiose (un pléonasme lorsqu’on évoque le quatuor Mancunien), l’objet n’est sans doute pas une mauvaise entrée en matière… simplement on se demande son réel intérêt à une époque où leur discographie (plutôt compacte) est perpétuellement en promo dans tous les supermarchés du disque. Les quatre albums et deux singles collections susmentionnés étant de toute façon indispensables et l’addiction immédiate, d’une part ; The Sound of The Smiths ne proposant aucun inédit digne de ce nom d’autre part… on ne voit pas trop qui pourrait l’acheter, ce qui n’enlève rien par ailleurs à sa valeur intrinsèque. Un premier cd réservé à la vingtaine de singles parus entre 1983 et 1987 (moins Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before – étrangement relégué sur le second disque, plus There Is A Light That Never Goes Out13, Barbarism Begins at Home et The Headmaster Ritual14) ; un second plus axé best of visant principalement au repêchage de classiques non publiés en quarante-cinq tours (The Queen Is Dead, These Things Take Time ou encore Handsome Devil, ici présenté dans une version live plus que de rigueur), sans oublier les habituelles faces B. (habituelles parce que devenues avec le temps aussi connues que leurs faces A. : Stretch Out & Wait, London, Asleep, Jeane…) et l’incursion de rigueur dans le Troy Tate Album15 avec Pretty Girls Make Graves… rien de véritablement nouveau pour les fans et rien que de l’indispensable pour les néophytes… qui trouveront tout ça mieux compilé ailleurs. Essentiel s’il était paru il y a dix ans – c’est à dire avant la réhabilitation du groupe – The Sound of The Smiths n’a plus d’autre intérêt que mercantile en 2008… à plus forte raison parce qu’il est loin d’être exhaustif. On s’y serait attendu, soit… mais les amateurs qui nous lisent confirmeront que ce n’est pas du chipotage de fan que d’être stupéfait qu’on puisse éditer une compilation de quarante-six titres des Smiths sans qu’aparaissent des chansons aussi incontournables que Reel Around the Fountain, la définitive I Want the One I Cannot Have ou la déchirante I Know, It’s Over !16 Et même en faisant fi de cela The Sound of The Smiths est d’une certaine manière encore plus insatisfaisante que The Sound of Qui Que Ce Soit (!)… dans la mesure où la remise à niveau inhérente à ce genre de disque ne fonctionne pas – et pour cause ! Chez les Smiths, tout est déjà au même stratosphérique niveau.

On en viendrait presque du coup à souhaiter qu’en effet, le plus grand groupe de sa génération se reforme ! A l’heure actuelle on ignore s’il s’agit d’une rumeur ou d’un peu plus, et si oui si ce serait pour une poignée de concerts ou carrément pour une suite discographique… dans le fond peu importe : ce sera de toute façon une manière moins déshonorante de payer leurs factures que de continuer à publier un best of par an 17 jusqu’à ce que Morrissey meure et qu’on réédite tout le catalogue.

The Sound of The Smiths, par ces derniers, édité chez Rhino Records
Crédit Photo : The Smiths

  1. De Maurice Barrès []
  2. Johnny Marr à la guitare, Andy Rourke à la basse, Mike Doyle à la batterie []
  3. Et quand on dit longtemps c’est longtemps, hein… c’est à dire jusqu’à ce qu’il évoque sa rupture au milieu des années deux mille… []
  4. Jamais clairement déclaré comme tel du reste, même si c’est de notoriété publique []
  5. Margaret on the Guillotine, final poignant pour quiconque n’écoutera pas les paroles de Viva Hate ! – le premier album solo de Morrissey []
  6. On pourrait citer les trois quarts des morceaux alors tentons de faire court avec ceux dont les titres parlent d’eux-même : The Queen Is Dead, Vicar in a Tutu, Death of a Disco Dancer, Meat Is Murder []
  7. Si ce n’est peut-être la discographie de Sonic Youth sur la période 1985-90… mais dans un genre radicalement différent []
  8. The Smiths (1984), Meat Is Murder (1985), The Queen Is Dead (1986) et donc Strangeways, Here We Come (1987) []
  9. Hatful of Hollow en 1984 et The World Won’t Listen en 1987 []
  10. Véritable légende de la britpop qui après avoir été le producteur fétiche des Smiths devint celui de Blur – rien que ça []
  11. Recommandons à ce sujet l’excellent Your Arsenal (1992), quoique le meilleur disque de Morrissey soit probablement la compilation de singles Bona Drag (1990) []
  12. Groupe – par ailleurs excellent – emmené par le torturé Lawrence Hayward et auteur de quelques albums aussi brillants qu’oubliés, notamment Crumbling the Antisceptic Beauty (1981) et The Splendour of Fear, paru la même année que le premier Smiths []
  13. Sorti en fait en… 1992, en soutien du Best of []
  14. Sauf erreur jamais sortis en simples []
  15. Première version – officiellement inédite… – du premier album des Smiths, enregistrée en 1983 sous la houlette du producteur Troy Tate et considérée par les über-snobs du rock comme supérieure à l’album de 1984… ce qui bien entendu n’est pas du tout vrai, quoiqu’on ne puisse nier l’excellence de ces enregistrements []
  16. D’autant plus incompréhensible que les très dispensables Money Changes Everything et What’s the World ?, elles, y sont ! []
  17. Même deux, si l’on considère que Morrissey a publié son propre best of au début de l’année ! []
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Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
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7 Réponses »

  1. Si au moins ils avaient sorti l’intégralité des Troy Tate avec un son correct…

  2. En fait moi j’ai les Troy Tate avec un son plutôt correct, bien que je trouve la voix mixée un peu trop en avant… tu as essayé de les… “racheter” récemment ? :-D

  3. Ma version fait un peu démo quand même… je vais voir si je les trouve avec un son meilleur.

  4. Il est possible en effet qu’il y ait différentes versions. Et sinon… bof, ils finiront bien par les éditer officiellement (pour fêter la reformation, un petit retour aux sources… je vois déjà ça d’ici !)

  5. “smith” c’est aussi un forgeron,
    un artisan, à peine plus qu’un prolo, pas seulement un nom très porté, c’est d’autant mieux trouvé :-)

    quant-aux best of, déjà en cours de carrière les smiths ont sorti des disques comportant des inédits et des morceaux déjà parus, sur Hatful of hollow (que j’aime tant).

    comme pour prévenir d’avance toute tentation de best of. Promesse oubliée?

  6. C’est vrai que c’est bien trouvé… je me demande s’ils y avaient pensé.

    Effectivement il y a ces compiles de singles (”Hatful”, que j’adore également, et “The World” qui est presqu’aussi excellente)… cela dit je doute que c’était pour prévenir la tentation du best of. Je pense plutôt que c’est tout simplement parce que les Smiths furent le dernier grand groupe à 45 tours et que certains fans galéraient pour trouver des titres cultes comme “Heaven Knows”, qui ne figuraient pas sur les albums…

  7. Il y a Louder than bombs aussi parce qu’il y a quelques titres différents des deux autres. En fait les trois sont indispensables (bien ouèj les gars)(cela dit j’ai tout les 45T).

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