culturofil_header.jpg

1984 de George Orwell

Par Delphine Kilhoffer • ven 7 nov 2008 • Categorie: Théâtre

Jusqu’au 23 novembre 2008

Appréciation de Delphine niveau 0

Soixante ans exactement après l’écriture du classique de George Orwell, on comprend aisément l’envie de mettre en scène un tel texte. Dans notre société où la communication et sa manipulation sont bel et bien le nerf de la guerre, le roman visionnaire 1984 résonne non sans amertume avec de nombreux aspects de la réalité d’aujourd’hui. Cette adaptation scénique signée Alan Lyddiard se proclame comme un « spectacle original, rythmé, esthétique, fort », se servant aussi bien du jeu théâtral que du support vidéo pour donner corps à la philosophie orwellienne et nous montrer les parallèles avec notre monde. De belles intentions qui ont de quoi faire saliver, mais ne servent malheureusement qu’à mettre en relief le jeu de massacre théâtral auquel on va assister.

L’adaptation du texte lui-même, telle qu’elle a été faite ici, est problématique. Le choix des scènes est répétitif, martelant encore et encore certaines informations que le spectateur a déjà bien saisi : il n’y avait nullement besoin par exemple de nous montrer Wilson écrivant son journal intime plus d’une ou peut-être deux fois… A contrario, des éléments essentiels à la compréhension de ce qui se passe sont complètement laissés de côté : Wilson est obsédé par une comptine enfantine dont il essaye de retrouver les paroles, mais il devient paranoïaque voire violent dès que quelqu’un semble pouvoir lui donner une partie des rimes, sans qu’à aucun moment ne soit donnée au public la clé de ce comportement.

affiche_1984

Dans la lignée de cette adaptation sans finesse, la mise en scène de Alan Lyddiard et François Bourcier est d’une lourdeur indigeste. L’utilisation abusive de la vidéo est maladroite et mal gérée : si elle peut se justifier pour les flash-back ou les messages délivrés par les télécrans de Big Brother, pourquoi nous montrer des scènes sur ce support qui peuvent parfaitement être représentées par les acteurs ici présents ? Encore pire, pourquoi nous montrer en vidéo une scène, celle du baiser, qui vient d’être jouée devant nous ? Si c’est pour en souligner l’importance, c’est largement sous estimer la force narrative du texte et l’intelligence du spectateur. Quant aux grands panneaux sur roulettes qui servent aussi bien à projeter les parties filmées qu’à définir les espaces scéniques, ils pouvaient sembler être une bonne idée, mais leurs déplacements nombreux et souvent injustifiés ralentissent une pièce qui peine déjà beaucoup à trouver un rythme.

La direction d’acteur est aussi catastrophique que le reste. On regarde les comédiens enchaîner cliché après cliché, des compositions scéniques vues et archi-vues. Chaque procédé est systématisé jusqu’à l’écœurement, la palme allant à l’interminable scène de programmation/torture, avec les hommes de main tout de blanc vêtus suivant pas à pas O Brien (Jean Terensier). Bien sûr, l’univers de Big Brother est un monde où les émotions n’ont pas leur place, mais on devrait sentir derrière la surface impénétrable de Wilson (Sébastien Jeannerot) et de Julia (Florence Bilsson) toute la révolte, le désir et l’amour qui les habitent ; sauf que là, rien. Et ce rien est douloureux, car il empêche toute empathie de la part du spectateur qui finit par se désintéresser de leur sort. A deux brefs moments, un peu de vie arrive à germer : dans le numéro d’Alexis Bouchacourt en inconditionnel fervent de la lutte contre le crime de la pensée (son jeu est tellement décalé qu’on le dirait échappé d’un autre spectacle) et dans l’interprétation inspirée de l’antiquaire par Lionel Pascal.

Ce qui se présentait comme une bonne idée se révèle être un spectacle loupé. On attend donc toujours la troupe qui nous offrira l’adaptation théâtrale que 1984 mérite, originale et amenant une lecture en lien avec notre société. D’ici là, vous pouvez toujours relire le roman qui n’a rien perdu de sa puissance et de sa qualité d’écriture.

1984 de George Orwell, mise en scène de Alan Lyddiard et François Bourcier, théâtre de Ménilmontant
Avec : Sébastien Jeannerot (Winston), Jean Terensier (O Brien), Florence Nilsson (Julia), Alexis Bouchacourt (Syme), Lionel Pascal (Charrington)

Tagué comme: , , , , , , , , , , , , , ,

Delphine Kilhoffer est la Rédactrice en chef du magazine. Elle est aussi responsable de la rubrique Théâtre, et rédactrice pour cette même rubrique.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Delphine Kilhoffer

6 Réponses »

  1. Bon, ben, je vais relire le livre alors. C’est quand même dommage de faire du bof avec du bien. Je veux dire que c’est un peu tristounet tant d’énergie déployée pour faire un spectacle qui ne fait pas honneur au texte. C’est du gâchis, donc.

  2. Grosse Claque !
     
    Je me suis décidé à aller voir l’adaptation au théâtre de 1984 de George Orwell. Étant grand fan du roman, j’avais un peu peur de voir l’un des chefs d’œuvres de la littérature d’anticipation ravagé. Mais mon scepticisme à bientôt laissé place à une certaine admiration pour cette adaptation. Le mélange théâtre/cinéma fonctionne à merveille. Le jeu d’acteur est remarquable. Tous les ingrédients du roman sont réunis.
    Les inconditionnels d’Orwell en sortiront soufflés.

  3. Énorme !
     
    La semaine dernière j’ai vu avec mes potes une pièce qui m’a bouleversé, 1984 de George Orwell. Je n’avais pas lu le livre mais connaissais le concept de Big Brother et je dois dire que j’ai été agréablement surpris. La pièce, comme le bouquin apparemment sont un peu déprimants mais tellement vrai. J’ai bien aimé la façon dont sont utilisées les séquences cinéma dans la pièce. Le jeu des acteurs est vraiment bon, surtout la relation Winston/Julia/Obrien.
    Je recommande vivement cette pièce.
    Ils ont un site internet complètement dingue, qui reprend l’univers de la pièce. Allez voir : http://www.infoceania.org

  4. Hike et Christelle – Je constate que non seulement vous avez posté vos commentaires à deux minutes d’écart, mais aussi de la même adresse email, qui est celle… de la production de la pièce. Comme c’est étrange !

    Soyons sérieux : ne prenez pas les lecteurs pour des idiots en créant de faux commentaires élogieux. Si vous voulez défendre votre travail, soit, mais dans ce cas, ayez l’honnêteté de le faire à visage découvert.

  5. [...] de son entreprise, dans ses produits, mais c’est un autre débat… [↩]Publier des commentaires élogieux en se faisant passer pour des spectateurs heureux [↩]Qui elle-même s’inscrit dans sa [...]

  6. [...] article de Delphine Kilhoffer, dans lequel elle critiquait l’adaptation sur scène du 1984 de George Orwell, la production de ladite pièce s’est par deux fois faite passer pour un spectateur conquis [...]

Laisser une réponse