L’Ogrelet de Suzanne Lebeau
Par Delphine Kilhoffer • dim 16 nov 2008 • Categorie: JeunesseJusqu’au 19 novembre 2008 au théâtre du Hublot, puis en tournée

L’Ogrelet, pièce tout public à partir de 7 ans, nous conte l’histoire d’un petit garçon bien trop grand pour son âge. L’Ogrelet a 6 ans mais une taille d’adulte ; élevé seul par sa mère dans leur maison au milieu de la forêt, il va faire sa première rentrée scolaire et enfin rencontrer les autres enfants du village. Ce gamin géant, ouvert et curieux, se découvre un appétit pour le monde et le savoir, mais aussi, de façon plus inquiétante, une soif de sang… Est-ce donc pour cela que sa mère lui a toujours fait uniquement manger des légumes ? Qui était son père mystérieusement disparu avant sa naissance ? Et pourquoi les autres enfants sont-ils tous si petits ? Les questions se bousculent dans l’esprit de l’Ogrelet : le temps des réponses approche.
En montant cette pièce de la québécoise Suzanne Lebeau, la compagnie Soleil sous la pluie n’a pas choisi la facilité. En effet, pour du théâtre jeune public, il fallait oser aborder toutes ces thématiques graves : les liens parentaux étouffants (pour le protéger de ses instincts carnivores, la mère de l’Ogrelet veut l’isoler), la découverte de sa propre différence et de sa violence potentielle, l’acceptation de l’héritage familial avec ce qu’il peut avoir de monstrueux, etc. Même si quelques touches d’humour et de légèreté viennent relâcher la pression, la pièce est donc assez sérieuse, mais que cela ne vous arrête pas. En effet, c’est là toute la réussite de la mise en scène de Catherine Gendre et Sophie Couineau, qui vient jouer les émotions avec délicatesse et enrobe l’ensemble de poésie. Entre autre, c’est une très belle inspiration que d’avoir intégré au spectacle une danseuse (Virginie Quigneaux) qui représente tour à tour les pouvoirs mystérieux de la forêt, la jeune amie de l’Ogrelet ou le loup.
Les deux comédiens, Matthieu Beaudin et Mathilde Risse sont très justes et nous font tout de suite croire à leur relation mère/fils. Là aussi, il est très appréciable que, contrairement à d’autres spectacles, les acteurs ne surjouent ou ne bêtifient pas sous prétexte qu’ils s’adressent à un jeune public. Non, nous assistons ici à deux belles performances et il n’est guère surprenant que plusieurs adultes présents aient exprimé leur émotion lors de la rencontre qui a suivi la représentation.
Une volonté de communication anime les membres de la compagnie, qui restent disponibles après la pièce pour discuter avec l’audience. Ils répondent aux remarques, questionnent les plus jeunes pour évaluer ce qu’ils ont compris de l’histoire, pour connaître leur rapport au théâtre (est-ce la première fois qu’ils voient une pièce ? Ont-ils déjà joué ?), et valoriser leurs points de vue. Bref, en plus de l’aspect artistique, il y a chez eux un effort pédagogique des plus sympathiques.
L’Ogrelet est un travail de très belle facture, esthétique et touchant, qui n’hésite pas à s’attaquer à des peurs profondes de l’enfance mais aussi parentales. Une belle fable qui nous montre qu’en s’ouvrant à l’extérieur, en se faisant confiance, cela peut être un fils différent qui va permettre à sa mère de grandir et de remettre du sens dans l’histoire familiale. Loin de toute simplification, c’est donc un voyage vers la maturité de tous auquel nous sommes invités : comment refuser ?
L’Ogrelet de Suzanne Lebeau, mise en scène de Catherine Gendre et Sophie Couineau, théâtre du Hublot, puis le 22/11 à Rantigny, le 2/12 à Magnanville, et du 10 au 13/02 à Breteuil-sur-Noye
Avec : Matthieu Beaudin (l’Ogrelet), Mathilde Risse (la mère), Virginie Quigneaux (danse)
Trois questions pour vous présenter…
Matthieu Beaudin, comédien
Dans l’Ogrelet tu interprètes un enfant de 6 ans qui a déjà un corps d’adulte : quels défis cela représentait pour toi de jouer un petit garçon ?
Matthieu Beaudin : Le premier truc, c’est la flippe de ne pas jouer à faire l’enfant. C’était le risque, puis je me suis dit que je devais faire confiance à l’auteur, qui a su utiliser des mots pour cet enfant. Après on a travaillé avec Catherine (la metteur en scène), et puis c’est une reprise de rôle (le rôle était originalement interprété par Jean Pavageau), donc j’avais déjà des repères par rapport à ce que le premier comédien avait fait. Ensuite je me suis volontairement éloigné de l’enfance, en sachant que le texte s’y prêtait, que les jeux que l’on utilisait pour aborder le travail permettaient aussi de retrouver quelque chose de simple, comme des enfants qui jouent. Du coup, le lien s’est fait assez simplement. Je crois que le problème était plus d’évacuer au départ que c’était un enfant – cela aurait été un autre personnage, cela aurait été la même chose.
Et puis j’ai fait pas mal d’animations dans les écoles, j’aime bien jouer avec les enfants. Il y a des gestes, des maladresses que je me suis amusé à utiliser puis à gommer pour que cela ne soit pas non plus une caricature, mais j’avais des images en tête de jeux d’enfant.
Le public d’enfants est différent de celui des adultes, on a pu l’entendre pendant la représentation d’aujourd’hui, ils réagissent « plus fort », est-ce que cela influence ta façon de travailler ?
M.B. : C’est vrai que les réactions d’adultes, on peut souvent les anticiper et en tenir compte. Avec les enfants, ça ne me déstabilise pas, mais ça me surprend, je ne sais pas encore toujours très bien comment gérer ça. J’aime bien le fait qu’ils réagissent réellement, c’est super spontané. Ça c’est chouette, et c’est quelque chose que l’on n’a pas forcément avec des adultes, en même temps, les enfants n’ont pas l’habitude de se recentrer après avoir réagi. Il y a des moments où, en tant que comédien, on est obligé de les aider à essayer de se concentrer. Cela fait partie du jeu, c’est comme s’ils avaient aussi une partition à jouer, et nous on doit s’adapter, ne surtout pas faire comme si le public n’existait pas. C’est agréable qu’ils réagissent, et du coup de se taire un peu plus longtemps, les laisser rire mais sans que cela casse le rythme non plus.
La compagnie Soleil sous la pluie est en résidence ici, au théâtre du Hublot : concrètement, qu’est-ce que cela implique ?
M.B. : Concrètement cela veut dire qu’il y a le spectacle bien sûr, mais le théâtre du Hublot propose aussi d’autres choses autour de la pièce. Ils utilisent une partie de leur budget pour inviter des compagnies à venir et proposer des actions culturelles, par exemple on a fait pas mal de théâtre d’appartement. C’est assez chouette, car cela nous demande de reconstituer ce spectacle-là dans une toute petite forme, cela devient un jeu, que l’on va ensuite présenter dans des MJC, chez des gens, des maisons de retraite. Ils ont aussi proposé des ateliers pour les enfants organisés par la comédienne, Mathilde.
C’est un peu tout ça, la résidence, en tout cas avec ce théâtre-ci, qui a envie de mieux connaître les personnes avec qui ils travaillent et puis de créer une ouverture sur les gens du département, de la ville, et pas que des gens de théâtre. L’idée c’est vraiment d’essayer de s’ouvrir à des gens qui n’ont pas forcément accès au théâtre.
Delphine Kilhoffer est une des rédactrices Théâtre du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Delphine Kilhoffer
