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The Thing de John Carpenter : le Blu-ray

Par Fabrice De Martino • mar 18 nov 2008 • Categorie: Blu-ray

Sorti le 23 octobre 2008

Aussi admiré que conspué, aussi prolifique entre les années soixante-dix et quatre vingt-dix qu’aujourd’hui inactif, John Carpenter n’est pourtant rien moins qu’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma en général et de l’histoire du fantastique en particulier. De tous ceux qui ont marqué le genre, de Rouben Mamoulian à Sam Raimi en passant par Terence Fisher, Tobe Hooper, Wes Craven et George A. Romero, Carpenter est de ceux, sinon celui qui croit le plus fermement au genre, pour le pire comme pour le meilleur. Ses débuts appartiennent à cette dernière catégorie, s’inscrivant dans l’âge d’or de sa carrière avec le très brutal Assaut, les mythiques Halloween, Fog, New York 1997 et un des deux pivots de son œuvre et sa relation avec Hollywood, son premier film pour un studio et premier volet de sa trilogie de l’Apocalypse : The Thing.

The Thing, de John Carpenter

Tiré d’une nouvelle de John W.Campbell Jr., La bête d’un autre monde (Who Goes There ?), déjà adaptée en 1951 avec le film de Christian Nyby et (officieusement) Howard Hawks, La chose d’un autre monde1, Carpenter préfère pour sa part explorer la dimension paranoïaque de la nouvelle et ne donner aucune forme précise à la Chose, semant ainsi le doute et la peur chez les scientifiques et hommes d’action qu’elle attaque, notamment le pilote MacReady incarné par l’acteur fétiche de Carpenter, Kurt Russell. Une volonté qui démarque totalement The Thing du reste de la production mêlant horreur et science-fiction, à sa sortie comme aujourd’hui.

Plus que jamais avec ce film, Carpenter va à l’encontre de toutes les conventions, toutes les notions bien-pensantes, tout le confort que pourrait ressentir le spectateur. The Thing commence ainsi en Antarctique, avec un chien (de surcroît un très beau husky), symbole de l’ami fidèle aux Etats-Unis… Traqué par un hélicoptère norvégien, fusils à l’appui. Le hasard les amène à une base américaine, où le chien trouvera refuge et les Norvégiens une mort rapide mais douloureuse. Dès ces premières séquences, Carpenter donne le ton : The Thing sera lent, posé, économe, baignant dans le doute, l’incertitude et la confusion.

Non, jeune suis pas Snake Plissken. Moi j'ai pas une barbe de trois jours.

Ce choix, forcément anti-commercial, présente un double intérêt, une force doublement dévastatrice. Contrairement à l’idée reçue et clichée au possible, qui veut que lenteur signifie mollesse et ennui, et que rapidité soit synonyme de suspense et tension, The Thing prend son temps, fait durer les choses, privilégie le calme et le silence de façon à faire naître une angoisse, une peur profonde dans l’estomac du spectateur, perdu et inquiet. Une angoisse qui trouve son aboutissement, la terrible réalisation de toutes ses craintes lors des apparitions de la Chose, soudaines, violentes, bruyantes, répugnantes, à l’extrême opposé de la lenteur du film qui trouve là son deuxième intérêt, sa seconde raison d’être.

Jouant ainsi avec les nerfs du spectateur via une dynamique narrative redoutable qui dans un premier temps laisse le public dans l’ignorance et l’incompréhension, puis dans un second l’agresse subitement avec les visions d’horreur difforme imaginées par le grand Rob Bottin2, The Thing marche dans les traces de ses illustres et récents prédécesseurs, tels qu’Alien de Ridley Scott ou le célébrissime Shining de Stanley Kubrick, enpruntant à l’un la peur du quotidien, l’horreur apparaissant au sein d’un groupe crédible et attachant, et à l’autre une esthétique de la lenteur et de la rigueur à travers des grands travellings à point de fuite unique. Mais Carpenter pousse le vice peut-être plus loin que ses collègues, grâce à des longs plans « objectifs » sur un décor, vide de toute personne, des surprenants fondus non pas au noir mais au blanc, une musique dépouillée à l’extrême3 et des isolations de personnages dans l’immensité du cadre CinemaScope, faisant alors de la peur le thème principal du film : cette Chose polymorphe, parfois même anthropomorphique, a-t-elle pris l’apparence d’un des membres de la base ? Qui est humain, qui ne l’est pas ? A qui se fier, à qui faire confiance ? Dans l’Amérique des années quatre-vingts, dominée par l’individualisme reaganien et l’apparition d’une maladie étrange qui nécessite, comme dans le film de Carpenter, un test sanguin et qu’on appellera par la suite le SIDA, The Thing trouve à la fois une résonance plus qu’à propos et aussi, bien sûr, une très forte hostilité, les Américains n’appréciant que très peu ce miroir qu’on tend face à eux.

Les Charlots en classe de neige

Film sur la remise en question de la confiance en l’autre, posant des questions plus qu’il ne donne de réponses, où « L’homme est l’endroit le plus chaud où se cacher » comme l’affirme son affiche, et où la peur de l’autre et de soi, la fin de la confiance, signifient la fin de l’humanité en chacun de nous et la fin de l’humanité en tant qu’espèce, The Thing prend le public à rebrousse poil et celui-ci le lui rend bien, à sa sortie durant l’été 1982, lui réservant un accueil aussi glacial que son décor et lui préférant le gentil E.T. de Spielberg. The Thing devint alors le premier revers de Carpenter au sein d’un studio, et malgré deux commandes qu’il acceptera un peu malgré lui, dont une qui lui permettra de prouver qu’il peut lui aussi raconter l’histoire d’un extra-terrestre pacifique (le superbe Starman), le réalisateur se prendra une nouvelle baffe avec Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, film fou, aussi génial que précurseur, tellement en avance sur son temps que le public fuira une nouvelle fois Carpenter.

Si The Thing, peut-être le Carpenter le plus abouti formellement, le plus beau film d’horreur qui soit avec Alien, avait reçu le succès qu’un tel chef d’œuvre mérite, son réalisateur n’aurait pas été contraint, après Jack Burton, de claquer la porte aux studios et de réaliser des films tout aussi géniaux, parfois même plus que The Thing4 mais d’envergure bien moindre pour cause de budget riquiqui. A l’heure où des « tâcherons » consensuels (plus cons que sensuels, à vrai dire) comme Brett Ratner, Len Wiseman ou McG se voient offrir sur un plateau des franchises mythiques avec des moyens démesurés, on se prend à rêver d’un producteur atteint de démence et faisant la même offre à John Carpenter, pour le tirer de sa retraite. C’est beau de rêver… Ou de cauchemarder.

Médor aime les ombres chinoises

Grâce à la vidéo, en particulier la superbe édition Laserdisc sortie en 1998 (que de chemin le film aura parcouru en dix ans), The Thing a réussi à trouver son public et ses lettres de noblesse. Preuve en est sa sortie en Blu-ray, qui lui rend honneur en l’intégrant à la première salve de titres Universal sur ce support. Et ce n’est pas là le seul honneur dont bénéficie le film, puisque l’image du Blu-ray se révèle de toute beauté. Tiré du même master que la réédition DVD de 2004, le transfert VC-1 enterre cette dernière grâce à un piqué, un rendu des contrastes, des couleurs et une compression bien au-dessus de son homologue en définition standard MPEG-2. Des détails dans les décors et les costumes, véritables bijoux dans ce film, apparaissent enfin à nos yeux, et jamais auparavant les monstres de Rob Bottin n’ont paru aussi effrayants et travaillés. Après Blade Runner et sa sublime édition Blu-ray, voici un nouveau film vieux de vingt-six ans qui trouve une nouvelle jeunesse grâce à la HD.

Le mixage sonore bénéficie également d’une nette amélioration, le très bon quoiqu’un peu timide remixage 5.1 du Laserdisc et du DVD se métamorphosant ici en DTS HD Master Audio, et la VF, autrefois uniquement en Dolby surround, connaît enfin les joies du 5.1 via un mixage DTS 5.1. De ces deux pistes, c’est bien entendu la VO qui retient notre attention et captive le plus nos oreilles, avec une dynamique et une précision bien plus poussées que le Dolby Digital des précédentes éditions. Le vent de l’Antarctique glace nos enceintes surround, le caisson de basses vrombit durant les scènes d’horreur et les nombreux effets sonores, tel que le son lors du cheap trick5 où Fuchs est dans le noir, font brillamment leur effet.

Chamonix, c'est plus ce que c'était, les gars...

Côté bonus, commençons par saluer le superbe authoring effectué par Universal. Il suffit en effet de choisir une langue proposée en sous-titres pour qu’automatiquement, sans changement de notre part, tous les suppléments que l’on sélectionne par la suite (commentaire audio, makings-of…) soient sous-titrés dans la même langue. Un gain de temps et une convivialité bienvenus et admirables, symboles de l’avancée technologique que doit signifier le Blu-ray.

Tous hérités du Laserdisc, les suppléments commencent par le commentaire audio de John Carpenter et Kurt Russell, mythique, enregistré après le commentaire déjà excellent de New York 1997 et avant celui, historique et sans égal, de Jack Burton. Les deux compères font preuve d’un enthousiasme à revoir leur film quinze ans après sa sortie, anecdotes, idées et opinions à l’appui, et d’une évidente complicité, les deux hommes ayant tourné pas moins de cinq fois ensemble. Un bonus indispensable pour mesurer l’ampleur des moyens et de la fraternité sur le tournage de The Thing !

Franchement Germaine, entre ça et un caniche... Je prends ça.

Tout aussi mythique, le making-of La terreur prend forme, d’environ 1h20, proposé ici en définition standard, donne la parole à presque toute l’équipe du film (Carpenter, Russell, Bottin, le directeur photo Dean Cundey, le scénariste Bill Lancaster, ainsi que le monteur Todd Ramsay, les producteurs et le reste des acteurs), chacun se remémorant avec un plaisir contagieux sa participation au film.

Reprenant presque exactement les bonus en images fixes du Laserdisc, les segments suivants sont composés à la fois de pages de textes et de photos, de storyboards ou de dessin de pré-production. Les archives de production relatent les origines du projet, nous apprenant entre autres que Tobe Hooper et Kim Henkel, le duo derrière Massacre à la tronçonneuse, fut un temps pressenti pour réaliser le film. Les photos des acteurs se montre assez peu intéressant, se contentant de présenter les acteurs avec le nom de leur personnage et ne s’attardant que très peu sur les raisons pour lesquels chacun a été choisi. Dessins de production et storyboards nous montre les différentes versions du monstre que Peter Kuran puis Rob Bottin proposèrent à Carpenter, notamment une créature ressemblant à s’y méprendre au face-hugger d’Alien.

Il n'est pas toujours bon de faire passer la secrétaire sous le bureau.

La conception des décors nous explique, via des photos de repérages et de construction des décors, la prouesse que représente la décoration de The Thing, puisque tous les intérieurs ont été tournés en studio et les extérieurs en Colombie britannique et en Alaska, mais l’un ne jure jamais avec l’autre. Les archives de production est essentiellement constitué de storyboards et de photos de tournage, témoignage de l’époque où Carpenter n’avait pas encore les cheveux blancs du stress et du désenchantement. La soucoupe et Le monstre de Blair, tous deux proposés en image par image ou à vitesse normale, sont des démonstrations des effets spéciaux utilisés durant le générique, les plans de découverte du cratère et enfin le climax du film, lequel est prolongé d’un ou deux plans inédits.

Les « scènes coupées » s’apparentent plutôt à des chutes de montage, des morceaux de plans ou de séquences déjà présents dans le film. Deux de ces pseudo-scènes coupées sont présentées en photos uniquement. Post-production comporte des photos de Carpenter et Ennio Morricone, ainsi que de l’avant-première du film, présentée par la célèbre Elvira. Enfin, la bande-annonce, en définition standard et qualité d’époque, clôt l’interactivité de ce Blu-ray, tout à fait fidèle aux précédentes éditions spéciales sur divers supports.

La descente au flambeau à Chamonix, c'est plus ce que c'était, les gars...

The Thing, de John Carpenter, scénario de Bill Lancaster.
Avec : Kurt Russell (R.J. MacReady), Wilford Brimley (Dr. Blair), Keith David (Childs) et Joel Polis (Fuchs), édité par Universal.
USA, 1982, 104min, couleurs, format 2.35 CinemaScope, VO en DTS HD Master Audio 5.1, VF, allemand, italienne et espagnole en DTS 5.1 - sous-titres français, anglais, allemands, italiens, espagnols, japonais…
Édition Blu-ray testée sur lecteur Sharp BD-HP20S avec vidéo-projecteur Epson EMP-TW2000 et ampli Pioneer VSX-808.
Crédit photographique : Universal.

  1. Carpenter n’a jamais caché son admiration pour Hawks ou ce film, puisque dès Halloween, les personnages regardent La chose d’un autre monde à la télévision[]
  2. Bottin concevra par la suite les créatures et maquillages de Legend, Robocop, Total Recall ou encore Se7en[]
  3. Carpenter voulait une musique aussi minimaliste que possible, au grand dam de l’immense Ennio Morricone qui sortit très frustré de l’expérience, son travail se réduisant à imiter les précédentes compositions de Carpenter[]
  4. Cf. les deux autres volets de la trilogie de l’Apocalypse, Prince des ténèbres et surtout L’antre de la folie, étourdissante réflexion sur la fiction, le fantastique et le cinéma[]
  5. Littéralement « piège bon marché », procédé facile, cette expression se rapporte aux sursauts soudains que l’on rencontre typiquement dans les films d’horreur[]
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Fabrice De Martino est le rédacteur DVD Blu-Ray du magazine.
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