Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo
Par Eva Markovits • mer 19 nov 2008 • Categorie: CinémaEn salle à l’Action Ecoles depuis le 12 novembre 2008.
Certains ont dû remarquer que les critiques sur les ressorties en salle ne concernent pour l’instant que des films américains. Le sujet des critiques dépend malheureusement du renouvellement de la programmation des salles d’art et essai parisiennes. Ne leur jetons pas la pierre car elles ont le mérite de survivre et de présenter un programme intéressant mais nous pouvons cependant déplorer une programmation parfois limitée et répétitive. Paris reste tout de même la capitale du cinéphile et estimons-nous heureux de pouvoir encore nous enfoncer dans les fauteuils moelleux de l’Action Ecoles ou Christine pour y revoir les grands classiques (américains). Les spectres de certaines salles mortes ou moribondes nous hantent et nous rappellent que nulle part ailleurs existe-t-il une telle offre, malgré une demande en baisse. Des festivals autres que « Le Film noir » et « Cary Grant », comme le festival de cinéma coréen à la Filmothèque du Quartier Latin ou le festival Ciné-Nordica au Panthéon, plus en phase avec l’actualité et l’actualité cinématographique surtout, commencent à se multiplier.
Alors que les Etats-Unis sont à la une et qu’une des priorités du président élu est de cesser la guerre en Irak, l’Action Ecoles choisit de ressortir en copie neuve un des réquisitoires antimilitaristes les plus saisissants de l’histoire de la littérature et du cinéma : Johnny s’en va-t-en guerre (1972), du scénariste, écrivain, une fois réalisateur, Dalton Trumbo.

Dalton Trumbo est un des scénaristes les plus prolifiques d’Hollywood de 1935 à 1973, auteur notamment de Spartacus (1960) de Stanley Kubrick, Vacances Romaines (1953) de William Wyler ou Exodus (1960) de Otto Preminger. Il rejoint le Parti Communiste en 1943 et fait partie des dix d’Hollywood1 qui refusent en 1947 de répondre à la question de l’HUAC (la Commission des Activités Anti-américaines): « Etes-vous encore, ou avez-vous été membre du parti communiste? » en ayant recours au premier amendement – la liberté d’expression et de réunion. La commission les condamne à la prison pour outrage au congrès. Trumbo purge sa peine pendant onze mois puis est mis sur liste noire. Il s’exile au Mexique et continue d’écrire sous des noms d’emprunt qui ne seront révélés que des années plus tard. Il sort officiellement de la liste noire en 1960 avec Exodus pour lequel le réalisateur, Otto Preminger, insiste auprès des studios afin que son nom figure au générique, ce que fait également Kirk Douglas pour Spartacus, dont il est l’acteur principal et le producteur.
Trumbo écrit en 1938 Johnny s’en va-t-en guerre qui sort la veille de la Seconde Guerre Mondiale, et connaît un grand succès. Mais une fois que l’Allemagne envahit l’URSS, Trumbo juge plus sage de n’autoriser sa réédition qu’à la fin de la guerre. Le film sort en pleine guerre du Vietnam, en 1972, ce qui crée un deuxième retentissement pour ce virulent pamphlet anti-guerre.

Mutilé par un obus pendant la Première Guerre mondiale, Joe Bonham est devenu un homme-tronc. Manchot, cul-de-jatte, muet, aveugle, son cerveau fonctionne encore. Les médecins militaires le diagnostiquent comme décervelé mais le maintiennent en vie comme cas d’étude scientifique. Enfermé dans une chambre noire et dans son cerveau, Joe Bonham est en réalité capable de penser et de sentir grâce à la peau de son front et de son torse. Une jeune infirmière tente de communiquer avec lui mais lorsque celui-ci réclame la mort, les médecins ne sont pas prêts à la lui accorder. La question de l’euthanasie parcourt dès lors tout le film.
Ses pensées nous parviennent par le biais d’une voix off que seuls nous pouvons entendre, témoins impuissants de sa détresse et de ses efforts pour comprendre ce qui se passe autour de lui. Mais que reste-t-il à un homme à qui toute capacité physique a été enlevée si ce n’est ses souvenirs et ses rêves, échappatoires à sa paralysie quotidienne. Et la foi. Joe rencontre dans ses rêves le Christ, interprété par Donald Sutherland, qui est tout aussi incapable de lui fournir une solution… Sans issue possible et à défaut de pouvoir cerner le présent, il est emprisonné dans son passé dans lequel il se replonge, aussi bien par nostalgie que par souci de comprendre comment il en est arrivé là. Dépourvu de tout repère, il ne parvient pas à distinguer le jour de la nuit, la réalité du rêve. Se dégage alors pour le spectateur une réflexion sur l’essence de l’image mais qui est rapidement évincée par la réalité de la situation. Certes, les images « réelles » du film – la réalité froide et crue de la chambre d’hôpital dans laquelle Joe est enfermé – ne sont en réalité qu’un rêve de plus, tout comme la vie elle-même est un rêve éveillé sur lequel on a plus ou moins de contrôle, comme lui explique le Christ. Mais la réalité de la situation, cette horrible réalité physique, cette marque indélébile de la guerre existe bel et bien. Et le spectateur ne peut pas échapper à cette vérité. Si ce n’est lorsque Joe l’emporte dans ses souvenirs et pensées. Le film jusqu’à présent en noir et blanc lugubre passe alors à des images aux couleurs belles et vives.

Moments charnières de sa vie, discussions décisives avec son père interprété par Jason Robards, défilent et jalonnent la vie normale de ce jeune Américain plein d’enthousiasme et d’idéaux dont l’innocence est magnifiquement capturée par le jeune Timothy Bottoms dont c’est le premier film. Les séquences de flash-back alternent avec des scènes oniriques où Joe tente de trouver des réponses à ses éternelles questions : depuis combien de temps est-il dans cette condition ? Que devient Kareen, sa fiancée ? Comment discerner les rêves et surtout les cauchemars de la réalité ? Comment continuer à vivre ainsi ? Il s’imagine aussi en bête de foire que les gens paieraient pour voir – influence certaine de l’histoire de l’Elephant Man et inversement plus tard sur le film de David Lynch en 1980.
Le réalisateur, Dalton Trumbo, se moque ouvertement du film de guerre dans lequel l’héroïsme des soldats est porté aux nues et ce dès le titre sarcastique et le début du film. Joe repense à sa petite amie et se remémore la seule et unique fois qu’ils ont fait l’amour la veille de son départ au front. Le lendemain, elle l’accompagne à la gare. Tandis qu’ils se quittent et que Joe fait l’inévitable promesse de ne pas mourir, Trumbo noie la conversation dans le brouhaha des célébrations, à la fois pour témoigner de la liesse générale que provoquait cette guerre où les soldats partaient la fleur au fusil, et pour détourner les clichés du film de guerre, en sabotant la scène typique des adieux des amoureux sur un quai de gare, se faisant de folles promesses. Joe tient la sienne, il ne meurt pas, mais sa survie est une agonie d’un tout autre ordre dont la seule consolation serait la mort. Car la guerre ne fait pas que des morts, elle fait des blessés qui doivent continuer à vivre avec les souvenirs et les traces de la plus grande absurdité humaine. Comme le dit si bien Dalton Trumbo lui-même : « Ce fut une époque de générosité, une période de gloriole, de fanfares, de poèmes, de chansons, d’innocentes prières. Ce fut un mois d’août haletant, palpitant de nuits prénuptiales passées par de jeunes officiers distingués auprès de compagnes qu’ils quittaient à tout jamais. [...] Ce fut la dernière des guerres romantiques. » C’est pourquoi il alterne entre scènes romantiques où on voit Joe dans toute la splendeur de sa jeunesse se prélasser sous les rayons du soleil et scènes crues et dures, en noir et blanc sombre, dans l’hôpital. Il joue avec la dimension mythique, romanesque et en même temps effrayante de la guerre dans l’imaginaire des gens.

C’est un très beau film. Et dur, psychologiquement dur. Les images en soi ne le sont pas ; Trumbo a la discrétion de ne jamais nous montrer le degré de mutilation du corps de Joe bien que notre imagination y travaille beaucoup. C’est plutôt la voix intérieure de Joe qui petit à petit se rend compte de son état, le désespoir dans sa voix, son inéluctable et éternel emprisonnement. Pas une lueur d’espoir. Tel Sisyphe qui est condamné à pousser son rocher en haut de la colline et le voir dégringoler avant d’en atteindre le sommet, Joe est condamné à respirer, à penser et à vivre.
Johnny s’en va-t-en guerre (Johnny got his gun), un film de Dalton Trumbo, un scénario de Dalton Trumbo d’après son roman publié en 1939.
Avec : Timothy Bottoms (Joe Bonham), Kathy Fields (Kareen), Marsha Hunt (la mère de Joe), Jason Robards (le père de Joe), Donald Sutherland (Jesus Christ), Diane Varsi (l’infirmière).
Musique : Jerry Fielding.
Durée : 111 minutes.
Crédit photographique : Actions Cinéma.
Copie neuve en V.O. depuis le 12 novembre 2008 à l’Action Ecoles, 23 rue des Ecoles, 75005 Paris.
Tous les jours à 14h10 ; 16h40 ; 19h10 ; 21h40. Film 10 minutes après.
- Les dix d’Hollywood sont: Alvah Bessie, scénariste ; Herbert Biberman, scénariste, réalisateur ; Lester Cole, scénariste ; Edward Dmytryk, réalisateur ; Ring Lardner Jr, journaliste, scénariste ; John Howard Lawson, auteur ; Albert Maltz, auteur, scénariste ; Samuel Ornitz, scénariste ; Adrian Scott, scénariste, producteur ; Dalton Trumbo, scénariste, romancier [↩]
Eva Markovits est une des rédactrices Cinéma du magazine.
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Très belle critique pour un beau film. N’étant pas parisien, j’espère que ce monument passera sur Canalsat !
RV