Le Chemin des sortilèges de Nathalie Rheims
Par Christine Jeanney • sam 22 nov 2008 • Categorie: LivresParution en août 2008

« Un jour, il est parti. Lui qui l’avait vue naître et accompagnée depuis toujours, il s’est retiré dans la solitude.
Dix ans plus tard, elle retrouve sa trace et le rejoint pour comprendre ce qui s’est passé. Dans une maison aux apparences trompeuses commence un huis clos où les cauchemars se confondent avec le réel.
Les souvenirs ressurgissent à travers les contes de fées qu’une main invisible dépose chaque soir à son chevet. De l’éveil de la Belle au bois dormant au crépuscule de la Petite Marchande d’allumettes, elle franchit les étapes d’une étrange initiation qui la mène à un secret bouleversant.
Aura-t-elle la force d’aller au bout de la vérité, de sa vérité ? » (4e de couverture)
Ainsi, chaque matin au réveil, la narratrice trouve à son chevet un exemplaire de Cendrillon ou du Petit Poucet. Elle s’immerge dans la symbolique de cette lecture, et en extrait les mécanismes aptes à donner du sens à sa vie, et des réponses à ses questionnements.

Lorsque l’héroïne sent une présence derrière elle, elle se retourne et, comme on le supposait, il n’y a personne. Elle entend des bruits insolites, le cliquetis d’un rouet dans une pièce secrète, derrière une porte dérobée, en haut d’un escalier étroit et sombre, en colimaçon… Une chambre mystérieuse reste obstinément close (on suppose que la clé porte l’étiquette « ici allusion à Barbe Bleue, ne la manquez pas »). Rêve et réalité se mêlent, jusqu’à se mélanger tout à fait.
Le tout est onirique et presque ésotérique.
« Quand je revins dans ma chambre, il faisait nuit. En cherchant l’interrupteur de la lampe, j’entendis une respiration. Quelqu’un était là, qui m’attendait. Et ces mots prononcés dans un souffle :
- Ne craignez rien. Je suis venue vous parler. Surtout n’allumez pas ou je ne pourrai rien vous dire.
Je crus reconnaître cette voix.
- Vous êtes la dame qui s’occupe de la maison ?
- Oui, me répondit-elle plus distinctement, c’est moi.
- Pourquoi vous cachez-vous ?
- Je n’ai pas le droit de vous le révéler. » (page 111)
Le style du Chemin des sortilèges s’accorde à la narration des contes dont il est question. On passera donc sur la présence parfois éprouvante de clichés (« respiration rauque », « lèvres ourlées », « douleur sourde », « visage émacié », etc.) en espérant qu’ils ne sont là que pour créer l’ambiance.
Les thèmes en jeu ici sont lourds, issus en droite ligne de la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Amour, jalousie, épanouissement, perte, deuil, dépassement, curiosité, maturité, enfantement, dangers, fragilité, connaissance et reconnaissance, la liste est longue. Ces thèmes sont forcément constitutifs de nos vies, et ils devraient nous toucher. Mais, c’est là le paradoxe, ils demeurent virtuels. Tressés sur le mode du conte, dans cette sorte de ton sur ton, ils restent comme soudés aux pages, piégés dans la fiction.
Car l’étrangeté mise en place n’est pas inquiétante. Elle ne déstructure pas le réel, puisque le réel est imaginaire. La narratrice est une dormeuse prise dans une somnolence où les rêves succèdent aux rêves. Elle se fait l’héroïne du conte qu’elle-même construit, utilisant et réutilisant les bribes des autres, matin après matin. Pas d’inquiétude, car tout est « pour du semblant ». Cendrillon rencontrera sa marraine, le Petit Chaperon Rouge sa grand-mère et, à la fin du livre, la narratrice se réveillera de ce « huis clos cauchemardesque ». D’ailleurs, le dénouement porte bien son nom, « dénouant » les fils qui paraissaient mystérieux, expliquant le ressort de la trame. C‘est aussi plus un procédé qu’une fin, proche de celui de la nouvelle dans son acceptation française du terme, celle avec une chute.
Nathalie Rheims s’est servie des contes comme de miroirs. Elle a fait s’y refléter le visage de sa narratrice, au risque de la faire devenir aussi symbolique et métaphorique que le miroir lui-même. À mesure que la lecture avance, l’héroïne ne perd pas son statut de personnage dénué de chair. C’est un parti pris onirique, déstabilisant, mais aussi porteur d’un certain détachement, doublé d’un sentiment de froideur qui s’installe, d’éloignement.
Dans ce conte particulier, nous n’apprendrons rien sur nous-mêmes, contrairement à ce qui s’est joué avec les livres d’histoires de notre enfance. La narratrice est plongée dans une séance d’introspection complexe qui lui est propre et qui, au fond, ne regarde personne d’autre qu’elle. À se demander où se situe réellement la place d’un lecteur dans ce cheminement : c’est sans doute là que réside le nœud de la présence de l’émotion, ou de son absence. À qui s’adresse donc ce « je » qui parle, excepté à lui-même ?
Le principe, également, laisse perplexe : celui de la mise en abime, dans ce miroir aux contes.
À observer le reflet, qui reflète la fiction, qui reflète le conte, qui reflète un personnage de roman, on perd pied peu à peu et l’on voit inévitablement s’amenuiser, d’un reflet à l’autre, l’image de ce Chemin des sortilèges.
Peut-être même jusqu’au point de le perdre de vue.
Le Chemin des sortilèges de Nathalie Rheims
Aux éditions Léo Scheer
Crédit photographique : Éditions Léo Scheer
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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Je partage parfaitement cette opinion de lecture. Ce roman ne semble pas s’adresser à un lecteur complice, ce dernier devient voyeur d’une sorte de psychanalyse littéraire.
Ravie de voir que je ne suis pas seule à penser ce que je pense ! (c’est toujours rassurant comme constatation
) Votre expression de “psychanalyse littéraire” est très juste.