El último lector de David Toscana, suivi d’un court entretien avec l’auteur
Par Christine Jeanney • sam 29 nov 2008 • Categorie: LivresParution le 8 janvier 2009

Au cœur d’Icamole, petit village mexicain écrasé par la sècheresse, Remigio est le seul à garder un peu d’eau au fond de son puits. Un jour, il y découvre le cadavre d’une fillette. Troublé, il va se confier à son père, Lucio, le bibliothécaire un peu particulier d’une bibliothèque un peu particulière puisque personne, dans ce village de simples paysans, ne vient lire.
C’est le début de l’intrigue d’El último lector, roman épique et singulier.

En phrases longues, mais jamais lourdes, David Toscana campe personnages et action au centre de la littérature.
Lucio est celui qui s’arrime aux livres avec une évidence désarmante. Il se donne pour première mission de les lire pour les trier, car « il y aura toujours plus de livres que de vie. Les imprimeurs pourraient faire grève pendant dix ans, personne ne le remarquerait ».
Il se doit donc d’exclure de ses rayonnages les ouvrages qui lui semblent imparfaits, ceux qui font « la morale comme une bonne sœur » et dans lesquels, par exemple, la couleur de la peau n’aurait pas d’importance. Dans sa bibliothèque, une trappe est réservée aux livres « censurés », non conformes à ce que Lucio estime « authentique », ceux « qui mentent ». C’est « l’Enfer », et les livres qui y tombent seront dévorés sans pitié par un élevage de cafards bibliophages.
Lucio ne range pas un roman sur une étagère avant d’en avoir parcouru les lignes (à noter que les livres évoqués sont tous inventés, nés de l’imaginaire prolifique de l’auteur).
Il refuse net les classements usuels d’une bibliothèque : ceux par ordre alphabétique, par sujets, par nationalités, etc. Et par-dessus tout, il nie l’opposition faite entre fiction et non-fiction : « Un livre d’histoire parle de choses qui sont arrivées, tandis qu’un roman parle de choses qui arrivent ».
Pour lui, la littérature est réelle. Elle est ce qu’il appelle « le présent permanent ». C’est en fonction de la lecture du Pommier qu’il conseille son fils, qu’il lui dit comment réagir. Il est également convaincu que la petite morte retrouvée au fond du puits est Babette, l’héroïne d’un de ses ouvrages préférés, la Mort de Babette. Aux demandes qu’on va lui faire, il répondra par les intrigues romanesques qu’il a approuvées, remplaçant le nom des personnages par celui des habitants d’Icamole. Ses choix, pourtant uniquement littéraires, prendront corps dans la vie de ce village, et pèseront dramatiquement sur le cours des événements.
Avec maestria, l’auteur entrelace des extraits de son livre à d’autres. Dans ce mélange picaresque, le réalisme et le fantastique se fondent jusqu’à ne plus se démêler. Le but de ce va et vient n’est pas de l’ordre de la fantaisie, ni un simple exercice de style. Toscana révèle ici l’équilibre des forces en jeux : si l’homme peut modifier les mots, les mots peuvent modifier la destinée de l’homme, le tout dans un mouvement de perpétuel balancier.
L’attention portée à la ponctuation va dans ce sens. Les barrières, qui d’ordinaire séparent la narration et les citations rapportées, sont gommées. Les personnages des Poissons de la Terre ou des Après-midi de Rebeca, deux livres feuilletés par Lucio, deviennent palpables pour lui, et s’insèrent avec fluidité dans un grand brassage. Tous, héros de papier et paysans, prennent forme humaine.
Quelques notes d’humour surgissent : ne manquez pas la savoureuse scène où Lucio, implacable de sincérité, corrige rien moins que la Bible :
« Il tourne les pages en arrière pour tomber sur le premier chapitre de la Genèse. Au commencement Dieu créa les cieux et la Terre. Il nie de la tête. Pourquoi préciser que le commencement est le commencement ? Il raye les deux premiers mots et lit à voix haute : Dieu créa les cieux et la Terre. Beaucoup mieux, se dit-il. Il saute plusieurs pages et se remet à lire. Par la grandeur de ton bras ils deviendront muets comme une pierre. Lucio s’est toujours méfié des comparaisons. Muets comme une pierre, répète-t-il dans un murmure, au cas où ils auraient été muets comme des troncs ou des chaussures ou ce qui lui passe par la tête. Après avoir révisé son opinion, il finit par accepter la comparaison, parce que par sa banalité même elle passe inaperçue, avoir écrit deviendront muets comme un ongle, ferait que le lecteur la considère comme une extravagance, ce qui distrairait son attention du texte. » (p 150)
Au fil des pages, on comprendra ce que Lucio cherche vraiment, de livres en livres : Herlinda, sa femme défunte. S’il la découvrait dans l’existence éternelle d’un personnage de roman, elle serait à jamais ressuscitée. Remigio, son fils pourtant quasi analphabète, le comprend. « C’est pour ça que tu continues à lire ? » lui demande-t-il, saisissant soudainement l’enjeu.
La fin du livre est superbe de résonance. C’est une offrande, que je ne voudrais déflorer à aucun prix.
Il y a une grande humilité chez David Toscana. Caché au milieu du texte, comme le bibliothécaire l’est par sa pile de livres fictifs, il se place aux antipodes de l’écrivain nombriliste dont l’ego suinte et empèse chaque phrase.
C’est au lecteur qu’El último lector s’adresse. Comme Lucio, c’est nous qui décidons du destin d’un roman et de l’intensité de son impact. N’est-ce pas nous qui laissons vivre ou mourir un personnage, rien qu’en tournant une page ?
David Toscana redistribue les rôles. Il ne dompte pas l’écriture en matamore, mais l’utilise, la malaxe, la travaille pour en faire luire les faces multiples, à travers ses descriptions, ses envolées, ses absurdités joyeuses.
C’est un grand écrivain.
Il nous offre ici l’opportunité d’être, et c’est assez rare pour qu’on s’en émerveille, un ultime lecteur.
Grâce à Serge Safran, des éditions Zulma, qui a eu la gentillesse de les lui transmettre, Culturofil a pu poser, en exclusivité :
David Toscana, les romans évoqués dans votre Ultimo lector peuvent être vus comme des personnages à part entière. En cours d’écriture, les avez-vous traités comme tels ?
Je suis très content que vous l’ayez remarqué, parce que oui, l’idée est qu’un livre marquant a un esprit qui lui est propre et, de cette façon, les livres sont traités comme des personnages dans mon roman ; mais dans la vraie vie, des livres sont comme des personnes, ou des expériences vécues. C’est difficile à expliquer, car nous parlons d’un roman avec de la fiction dans la fiction, mais j’irai un cran plus loin en affirmant que Babette n’est pas un personnage, mais une vraie personne comme Lucio ou Remigio ; et donc, la Mort de Babette n’est pas un livre, c’est la mort de Babette, un événement.
Les vrais lecteurs sont persuadés que Gregor Samsa est réellement devenu un insecte, qu’un misérable ivrogne rencontré dans la rue s’appelle Marmeladoy, qu’ils pourraient aimer madame Bovary plus que Madame Bovary, que la chrétienté n’existe pas à cause du Christ mais à cause de ce merveilleux roman appelé la Bible, et qu’ils doivent plus à Don Quichotte qu’à leur propre père.
Croyez-vous, comme Lucio, en ce « présent permanent » de la littérature ? Est-ce votre réponse à la mort ?
Lorsqu’on lit un roman, on est avec lui dans le présent, peu importe qu’il soit raconté au passé ou si le livre précise que l’action eût lieu cent ans auparavant. Quand nous parlons de romans, nous utilisons le présent. Les lecteurs disent « Anna Karenine est » et non « Anna Karenine était ». Et, par ailleurs, un historien, qui lui s’occupe de choses supposées vraies, dira « Napoléon disait ». La vie éternelle existe dans les romans, les personnages peuvent mourir au dernier chapitre, mais ils revivront dans le premier. Et ils re-naissent vraiment, car ils ne sont jamais les mêmes.
J’aimerais que cela puisse être une réponse à la mort, mais c’est seulement une protestation qui ne sera pas entendue.
Savez-vous sur quoi portera votre prochain roman ?
Oui, je suis en train d’écrire une histoire qui va lier à un niveau émotionnel ma ville, Monterrey, à Königsberg, à l’est de la Prusse, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
(propos traduits de l’anglais par Delphine Kilhoffer)
El último lector de David Toscana
Éditions Zulma
Traduit de l’espagnol (Mexique) par François Michel Durazzo
Crédit photographique : les Éditions Zulma
Christine Jeanney est une ancienne rédactrice Livre du magazine.
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