Matt Elliott – Apothéose
Par Thomas Sinaeve • jeu 4 déc 2008 • Categorie: MusiqueDisponible depuis le 3 novembre 2008
Comment dire ?…
Nous sommes en 2008 et déjà certains font les bilans d’une décennie étrange, aussi avare en révolutions musicales qu’en icônes populaires. Le mélomane étant par définition champion toute catégorie de la liste et du classement, chaque blogueur sans doute ira d’ici quelques mois de son top personnel des meilleurs albums des années 2000, jettera un coup d’œil dans le rétroviseur et que verra-t-il ? Pas grand-chose. Le rockeur le plus populaire de sa génération (un certain Pete D.) vit déjà en bonne partie de son glorieux passé, accélérant un processus qu’on a relevé autrefois chez toutes les rockstars passées la quarantaine (Doherty, lui, n’a pas 30 ans). Quelques albums sont sortis du lot mais a priori et à moins qu’on ait loupé quelque chose de considérable la décennie 2000 restera dans l’histoire de la pop, du rock ou de la folk comme celle qui nous offrit le moins d’artistes incontournables et le moins de disques majeurs (une dizaine tout au plus, dont trois des mêmes Radiohead). Ca fait léger, très léger. Quant à l’avenir de la musique… ma foi : il semble que le sens commun ait renoncé à chercher cette « nouvelle musique », cette « musique de demain » avec laquelle il nous bassina durant toutes les années quatre-vingt-dix – il faut dire qu’à l’époque il croyait dur comme fer en l’électro… on a vu ce qu’il en a été durant la décennie suivante. Des artistes valeureux sont apparus, d’autres ont confirmé tout le bien qu’on pensait d’eux… mais fondamentalement personne n’a jamais détrôné Tricky ni Amon Tobin, on attend toujours chaque production de Massive Attack comme un discours du Messie et pire encore : chaque nouvel album des Chemical Brothers demeure un événement considérable, ce qui vu la médiocrité de leur répertoire depuis dix ans en dit long sur les espérances déçues de millions de gens qui, à l’image de votre malheureux serviteur, ont eu la folie de croire un temps que l’électro était la fameuse « musique de demain ».
Au milieu de tout ça Matt Elliott fait figure de véritable ovni. Parti de sommets électroniques à une époque où il se faisait encore appeler The Third Eye Fundation et pratiquait une drumb’n'bass sombre et foisonnante, il a réussi l’improbable pari de s’imposer en une poignée d’albums majeurs comme l’un des plus grands songwriters de notre temps, ce qui n’était pas gagné d’avance. Qu’on ne s’y trompe d’ailleurs pas : il ne sera pas du tout question d’electro dans cet article – Elliott n’en pratique plus depuis belle lurette. Conscient des limites de l’exercice synthétique (parce que bon, c’est bien joli d’utiliser des sons synthétiques, ça fait illusion un temps mais après on fait quoi ?) il a largement transcendé l’exercice ces dernières années, au gré de trois albums solo exceptionnels dont l’écoute successive montre l’électronique se dilluant un peu plus à chaque étape – pour finalement n’être qu’un lointain souvenir sur le quatrième : cet Howling Songs paru le mois dernier. Fait rarissime : on ne se félicite même pas d’apprendre qu’un nouvel album de The Third Eye Fundation paraitra l’an prochain ; en fait… on s’en fout complètement, et pourtant c’était assurément l’un des projets les plus excitants des années quatre-vingt-dix1.

De la B.O. de Dead Man2, par Neil Young, Christophe dit un jour : « S’il y a une “nouvelle musique” quelque part, c’est celle-ci. » On se gardera de commenter la citation (même s’il est vrai que ce disque est incroyablement fort et singulier) pour se contenter de la reprendre à notre compte : s’il y a une « nouvelle musique » quelque part, alors sans aucun doute peut-on la croiser sur les albums de Matt Elliott. Et ce troisième volet de « la trilogie des Songs » (après le superbe Drinking Songs et le capital Failing Songs) ne nous fera nullement mentir. Assemblage improbable de folk traînante à la Leonard Cohen et de musique tzigane composée dans un format évoquant plus souvent les chants religieux que la pop-music, Howling Songs trace le même lancinant sillon que ses deux prédécesseurs sans qu’on puisse réellement s’en plaindre : il serait en effet absurde de dire (comme certains ignares l’ont déjà fait ici ou là) qu’Elliott se répète (oh !), qu’il décline la même formule, voire que Howlings Songs est moins bon que les deux autres. Tout ceci est faux et archi faux. Bien au contraire, Matt Elliott poursuit sa mue (l’achève même probablement), fait évoluer tranquillement son univers crépusculaire, sans véritablement changer le style ni l’humeur certes… mais il serait complètement fou de faire le contraire.
Car justement si ses albums sont si essentiels c’est parce qu’ils ne ressemblent à rien d’autre d’une part ; parce que leur noirceur langoureuse est unique en son genre d’autre part. Mélancolique au sens le plus strict du terme (c’est-à-dire façon dix-neuvième, et pas selon l’acceptation contemporaine quasi-synonyme de « nostalgique »), Matt Elliott est peut-être le dernier grand romantique et Howling Songs, dès la première écoute, de faire danser les fantômes deux par deux : Wordsworth avec Nick Drake, le Bashung de l’Imprudence avec Keats… tous semblent s’être donnés rendez-vous pour changer l’Enfer de Dante en une improbable salle de bal, on aurait même envie parfois de citer Liszt si la simple évocation d’un rapprochement entre classique et pop ne nous glaçait pas d’effroi.
Aucune importance que l’on soit désormais en terrain connu, donc, tant ce terrain demeure en 2008 la propriété du seul Matt Elliott. D’autant que Howling Songs propose une nouveauté de taille : l’artiste est devenu un interprète exceptionnel, psalmodiant de sa voix grave (dans tous les sens du terme) des textes particulièrement soignés. Il n’en fallait pas plus pour qu’on ose suggérer qu’il s’agit là de son œuvre la plus aboutie à ce jour (ça n’empêchera pas chacun d’avoir sa préférence – la nôtre allant au chef-d’œuvre Failing Songs). Toujours aussi sombre et torturée, définitivement pas à mettre entre toutes les mains, la musique de Matt Elliott se pare désormais de chansons parfaites et redoutables telles Bomb the Stock Exchange ou A Broken Flamenco, et s’il s’agit de clore une trilogie, gageons que Howling Songs est tout autant l’incipit d’un nouveau chapitre tout aussi passionnant. Qui se jouera, bien sûr, loin des formats traditionnels de la pop (il ne s’agit d’ailleurs pas de pop au sens où l’entendent les patrons de labels et autres critiques, mais de « musique populaire » au sens large c’est-à-dire : « qui n’est pas savante »3 ) ; et sera toujours agrémenté de ces fresques musicales macabres dont seul Elliott a le secret (The Howling Song est pour le moins effrayante, quand l’inaugural The Kübler-Ross Model et ses onze minutes risquent de rebuter un certain nombre d’auditeurs égarés).
On pourra donc toujours pleurer sur l’anonymat total de ce songwriter unique, force est de reconnaître que sa musique a assez peu de chances de s’écouler par palettes un jour – on n’est pas du tout dans le cas (habituel dans ces pages) d’un artiste méconnu alors que ses chansons pourraient tout à fait devenir des tubes dans un monde meilleur. D’ailleurs il n’y a guère que dans un pire des mondes ravagé par l’Apocalypse que Matt Elliott pourrait devenir une star, on l’imagine bien prêchant sous un ciel rougi du haut de sa montagne surplombant une ville dévastée. Il n’empêche : si vous aimez les voyages musicaux, si la mélancolie vous sied à ravir et si vous ne supportez plus d’entendre le premier chanteur-rimeur franchouillard venu être qualifié de Poète… vous avez de grandes chances de devenir le ou la quinzième fan du grand, de l’incontournable, du génial Matt Elliott.
Et vous ne le regretterez pas.
Howling Songs, de Matt Elliott, édité chez Ici d’Ailleurs.
Crédit photographique : Matt Elliott.
Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
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Alors… désolé de ne pas avoir réagi plus tôt, mais gros problème de connexion internet toute la journée…
bref… ça fait un peu bizarre, j’ai l’impression d’être dépossédé de Matt Elliott… le truc qu’on doit tous vivre quand on fait des critiques musicales, on met le plus possible en évidence un artiste dont trop peu de gens parlent et qu’on considère comme un vrai génie méconnu, on voudrait que tout le monde l’écoute… et quand on tombe sur d’autres qui se l’approprient, on a l’impression de le perdre un peu…
Sinon… je trouve ce nouvel album encore une fois excellent… mais… pour l’instant, encore un peu en dessous de mon favori, Drinking Songs, une de mes grandes claques musicales de la décennie… c’est à peu près le seul point où je ne suis pas entièrement d’accord avec ce que tu dis dans l’article… et encore, faut voir, j’écoute tellement de trucs ces temps-ci que je n’ai pas accordé à ce Howling Songs autant de temps que je souhaiterais, et même si son univers me parle comme peu d’autres, il faut un peu de temps pour vraiment bien apprivoiser ce disque… même s’il n’est pas hermétique…
Dépossédé… mon pauvre chouchou, comme je te comprends ! Néanmoins rien n’est perdu et tu t’en remettra car :
- l’article n’est pas écrit par un inconnu (mais par ton plus tendre collègue…
- passer de un à deux… ce n’est quand même pas ce qu’on appelle un ras-de-marée (le peu de commentaires reçu par cet article souligne que, tout de même, mis à part toi et moi, tout le monde s’en tape de Matt…)
- tu restes le premier dans mon cœur ! et si tu avais réintégré Culturo une semaine plus tôt, ce disque-là aurait été pour toi (le prochain Third Eye, promis juré, sera pour toi
Sinon… en ce qui me concerne je le trouve également en-dessous de mon favori (”Failing Songs”), mais comme je le disais dans l’article je crois que c’est assez difficile d’établir une hiérarchie entre les trois (et même entre les quatre : s’il est communément admis que “The Mess We Made” est un cran en-dessous… je le trouve pour ma part assez excellent). D’ailleurs pour être exact : j’ai copié les quatre albums de Matt Elliott dans mon ordinateur et je les écoute presque toujours en “shuffle”… ils s’imbriquent merveilleusement les uns dans les autres…
“mis à part toi et moi, tout le monde s’en tape de Matt”
c’est parce que les autres, c’est tous des cons ^^
Sinon… moi aussi, j’aime beaucoup The Mess We made…
Le “problème” avec ce Howling songs (si on peut parler de “problème” pour ce superbe disque), ce sont ses guitares très “abrasives”, distordues… qui viennent plonger ces belles chansons dans quelque chose de très noir et déchirant… ça participe de son originalité, de son pouvoir de fascination, mais, du coup, on n’a pas la limpidité de Failing Songs, le côté hypnotico-vaporeux très envoûtant de Drinking Songs… ce dernier est un peu moins accessible (sans doute que Matt Elliott estimait avoir trop de succès et faire une musique bien trop commerciale, il a voulu rectifier le tir^^)
GT, j’ai une très mauvaise nouvelle… j’aime aussi beaucoup! Même si je dois me contenter de l’écouter sur deezer, snif snif
“c’est parce que les autres, c’est tous des cons ^^”
>>> sauf Boeb’is
“ce dernier est un peu moins accessible”
>>> tu vois, c’est marrant, j’aurais dit que Howling Songs est au contraire plus accessible. En fait tout dépend où l’on situe le curseur de l’accessibilité… Howling Songs est effectivement noir et déchirant, mais il me semble justement plus à même de séduire un public habitué au rock et à la folk que Drinking Songs, beaucoup plus radical dans sa manière d’aborder (notamment) les musiques tziganes, et dont le seul titre ne s’y apparentant pas est une espèce de déluge électronique pour le moins hardcore…
[...] dont elle ait accouché ? Soit donc trois albums merveilleux 2 (Drinking Songs, Failing Songs et Howling Songs) et un EP d’inédits plus qu’honorable (Failed Songs)… une véritable invitation [...]