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Hurricane – Grace Jones

Par Labosonic • jeu 11 déc 2008 • Categorie: Musique

Publié le 3 novembre 2008

Appréciation de Labosonic niveau 1

S’il fallait définir Grace Jones en quelques mots, ceux-ci ne seraient simplement qu’une période de temps : les années 80. Et dès lors qu’il convient de rentrer dans les détails, les difficultés commencent. Son métier d’alors ? Difficile à dire : Grace Jones a tout fait à cette époque. Elle fut mannequin, c’est une certitude mais elle a aussi endossé le rôle moins flatteur d’objet publicitaire, aidant notamment un certain Jean-Paul Goude1 à écouler le haut de gamme de chez Citroën. Elle a chanté mais eut aussi quelques rôles au cinéma, le plus marquant étant celui de James Bond Girl. Sa prestation sur l’écran est d’ailleurs restée assez inédite puisqu’elle fut probablement l’unique actrice soupçonnable d’avoir enseigné à l’agent de sa majesté les vertus de l’éducation anglaise.

Grace Jones était une figure marquante de cette décennie : à la fois sex-symbol et muse, actrice et chanteuse, c’était l’une des incarnations vivantes du vent de folie qui a saisi cette époque et permis à certaines cultures alternatives d’émerger. C’est dans les années 80 que le public a découvert qu’on pouvait peindre sur les murs et avoir du génie2, réaliser un cinéma virtuose qui assume pleinement son engagement homosexuel sans pour autant tomber dans le militantisme rébarbatif3. Le terme paraît peut-être excessif mais cette Jamaïcaine qui chantait le tango était une icône de cette période : son sex-appeal s’étalait en quatre par trois sur les murs des villes tandis que la froideur de sa voix faussement mécanique faisait danser jusqu’au bout de la nuit.

Le problème des icônes est bien connu : elles sont vénérées, parfois trop même, puis le temps passe et elles dépérissent dans l’indifférence la plus totale. Et, généralement, les come-backs, tels que celui que Grace Jones tente aujourd’hui, finissent en fiasco plutôt qu’en concerts de louanges. Pourtant, une fois passé le titre en forme de jeu de mot au goût douteux que les habitants d’Indianapolis4 ne manqueront pas d’apprécier, l’écoute d’Hurricane s’avère plutôt plaisante : rien d’exceptionnel, certes, mais l’album comporte suffisamment de bons moments pour se démarquer de ce qui se fait généralement dans de telles circonstances.

Hurricane

A la base de cette bonne surprise, il y a, avant tout, un titre, Corporate Cannibal, qui résume à lui seul tous les talents de Grace Jones. Porté par un clip d’excellente facture, le morceau joue habilement des atouts que son interprète a déjà dévoilé il y a plusieurs décennies : une image assumée de sex-symbol croqueuse d’hommes, l’androgynie d’une voix qui se marie à merveille avec la violence du sujet, thème masculin par excellence.

Si Hurricane est plaisant, c’est avant tout parce que Grace Jones a pris le parti de créer un album réellement original : aucun des morceaux n’essaye de ressusciter, de près ou de loin, certains de ses moments de gloire passés. Corporate Cannibal en est bien représentatif car il dépeint l’évolution d’un personnage plutôt qu’il ne réutilise les formules discographiques qui l’ont portée aux sommets. Et une telle stratégie permet ainsi de délivrer quelques morceaux d’excellente qualité. This is, Hurricane, William’s blood et I’m crying (Mother’s tears) en sont de parfaits exemples. Ce dernier, à la fois sensible dans son propos et délicat dans son instrumentation, est peut-être le morceau lent le plus réussi de toute la carrière de son interprète.

Fait surprenant en forme de signe des temps, cet album se caractérise par la présence de discrètes mais nombreuses allusions musicales aux origines jamaïcaines de Grace Jones, alors que la chanteuse avait, jusque là, soigneusement évité de souligner tout au long de sa carrière ses singularités. La diva des années 80 était devenue icône car elle se masquait : sa voix, rauque et sensuelle dans les graves, faisait pâlir de jalousie plus d’un chanteur et, musicalement, elle était beaucoup plus proche d’un Trevor Horn5 que d’un James Brown ou d’un Bob Marley. Aujourd’hui, l’âge aidant, la plus masculine et la plus “blanche” des chanteuses noires semble mieux assumer ses différences et ça lui réussit.

Même avec un sens exacerbé du calembour, il est difficile de dire qu’Hurricane constitue un retour en grâce pour la diva des eighties. Mais ce serait mentir que de dire que Grace Jones a raté un come-back qui s’annonçait pourtant plus qu’hasardeux. Loin de surfer sur la tendance générale qui exploite la période de son heure de gloire6, elle a su transcrire musicalement la maturité qu’elle a acquise à l’approche de la soixantaine.

Hurricane, de Grace Jones, publié chez Wall of Sound.
Crédit photographique : Wall of Sound.

  1. L’homme était très prisé à l’époque mais a aujourd’hui presque complètement disparu. []
  2. Keith Harring et Jean Michel Basquiat ont rendu le graffiti dignes des plus grands musées du monde. []
  3. Ce fut le cas de Pedro Almodovar. []
  4. Le cyclone Grace y inonda, il y a quelques années plus d’un demi-millier d’habitations []
  5. L’ex-chanteur des Buggles fut l’homme derrière le succès de Frankie goes to Hollywoood. []
  6. Cette tendance se traduit notamment par le succès d’un Mika et la recrudescence de disc-jockeys passant des morceaux d’italo-disco, un genre qui, à l’époque, constituait le summum du mauvais goût. []
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Une Réponse »

  1. Je suis d’accord sur la qualité intrinsèque : “Hurricane” est un disque des plus plaisants, tout comme la plupart des disques de Grace Jones d’ailleurs (”Muse” en tête). Il n’empêche que je n’arrive pas à adhérer vraiment… non pas à l’album, mais au “revival Grace Jones” actuel. Parce que Grace Jones, dans le fond, n’a jamais été “qu’un” personnage. Son œuvre, c’est elle-même – bien plus que ses albums ou ses films. Evidemment je suis un peu jeune pour me souvenir de son heure de gloire (tu parles, j’avais huit ans la dernière fois qu’elle a sorti un album), mais pour quelqu’un de ma génération, qui s’est pris tout d’un bloc au moment des rééditions d’il y a quelques années… elle semble plus être une super-pipole qu’une icône (ou alors une icône au sens le plus péjoratif du terme). En ce sens… c’est vrai que cet album est séduisant, notamment parce qu’il ne tombe pas dans l’auto-recyclage… d’un autre côté c’est pas comme si Grace Jones dans les années 70 / 80 avait eu une personnalité musicale démente ou même un univers propre. C’est sans doute ça qui me dérange dans le buzz entourant ce come-back : l’impression que certains essaient de nous (re)vendre Grace comme une artiste importante qu’on aurait trop vite oubliée… alors que c’est juste une (belle) nana qui faisait de (très belles) photos, jouait (pas mal) dans des films (nuls pour la plupart), et chantait (très bien et avec beaucoup de charisme)) les trucs à la mode de l’époque, sur des disques sans doute meilleurs que la mêlasse qui inondait les ondes à l’époque… mais quand même assez loin de l’excellence.

    Un excès dans lequel Culturofil, et c’est heureux, ne tombe pas !

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