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Seul dans le noir de Paul Auster

Par Christine Jeanney • sam 24 jan 2009 • Categorie: Livres

Parution le 7 janvier 2009

Appréciation de Christine niveau 2

Seul dans le noir, il s’invente des histoires. August Brill est un homme âgé, ancien critique littéraire, prisonnier de son fauteuil roulant et de ses souvenirs. Veuf, il habite dans le Vermont avec sa fille unique, Miriam, et la fille de celle-ci, Katya. La première ne se remet pas de son divorce, et la seconde porte le deuil d’un jeune homme qu’elle a aimé, mort exécuté à Bagdad par des preneurs d’otages.

Le temps d’une nuit, August Brill se construit une fiction, un monde parallèle soumis aux mêmes codes que le monde réel mais étrangement divergent. Il précipite son personnage, Owen Brick, en pleine guerre civile américaine, l’état de New York revendiquant son indépendance, les attentats du 11 septembre n’ayant jamais eu lieu. La mission d’Owen Brick ? Éliminer le responsable de tout ce chaos. Un homme qu’il devra tuer et sur lequel il va apprendre beaucoup de choses : il s’agirait d’un ancien critique littéraire, prisonnier de son fauteuil roulant et de ses souvenirs, qui s’inventerait des histoires la nuit, Seul dans le noir

couverture auster seul dans le noir

Pour ne pas laisser prise à ses pensées sombres, August Brill choisit de se perdre dans l’imaginaire. Mais la réalité le rattrape, interrompant sa fuite à plusieurs reprises, le ramenant à sa solitude et à la noirceur d’une nuit d’insomnie. Sa petite-fille, Katya, le rejoint et veille à ses côtés, lui posant des questions. Le vieil homme mettra fin à son échappée dans la fiction pour lui répondre.

Le titre, Seul dans le noir, pourrait aussi être vu comme une allusion à l’obscurité d’une salle de projection. L’écriture est souvent cinématographique et exprime bien la fascination que porte l’auteur aux images. C’est le personnage de Katya, étudiante en cinéma, qui fait le lien avec cet univers. Au cours de discussions avec Brill, Katya parle, par exemple, du Voleur de bicyclette, en particulier de ce moment où la femme du héros vend ses draps à un prêteur sur gage : la caméra la suit derrière un employé jusqu’au lieu de stockage :

« D’abord, les étagères n’ont pas l’air très hautes mais ensuite la caméra recule et, quand l’homme commence à grimper, on voit qu’elles montent et montent jusqu’au plafond et que toutes les étagères, tous les casiers sont bourrés de ballots identiques à celui que l’homme est en train de ranger, et tout à coup on dirait que toutes les familles de Rome ont vendu leurs draps de lit, que la ville entière est dans la même misérable situation que le héros et sa femme. En un seul plan, grand-père. Un plan qui nous donne une image de toute une société vivant au bord de la catastrophe. »

Avec Seul dans le noir, Paul Auster fabrique lui aussi des plans larges, ceux-là littéraires. C’est son rapport au réel qui est en questionnement. Les personnages se démènent dans une réalité/fiction, à coups d’allers-retours entre inventions, rêves et souvenirs tangibles. Le roman rend-il compte de la réalité ? Non, bien sûr que non. Mais oui aussi, bien sûr que oui. La façon de regarder une chose – ici de traduire le réel – est finalement aussi concrète que la chose elle-même.

Le monde parallèle, avec sa guerre de Sécession aux États-Unis, n’est qu’un prétexte, l’important n’étant pas dans ces événements aléatoires. Conflits, maladies, accidents, autant de drames déstabilisants, surtout là pour donner l’occasion à l’auteur de se pencher sur les réactions humaines qui en découlent. C’est le regard porté par les êtres sur ce qui les entoure qui l’intéresse. Et comment cette traduction, cette vision du monde faite à travers des mots ou des images, s’efforce de rendre le réel compréhensible. Et vivable.

Vivable, malgré les visages absents, la fuite du temps, la fragilité humaine, toutes ces données omniprésentes, avec lesquelles il faut bien composer. Car la littérature, assez adroite pour tordre le réel et en extraire du sens, ne peut que constater la tragique condition de l’homme, bien impuissant à conserver ce qui lui est le plus précieux.

« Réel et imaginaire ne font qu’un. Les pensées sont réelles, même les pensées de choses imaginaires. Étoiles invisibles, ciel invisible. Le bruit de ma respiration, le bruit de la respiration de Katya. Prières du soir, les rituels de l’enfance, la gravité de l’enfance. Si je devais mourir avant de me réveiller. Comme tout cela va vite. Hier enfant, aujourd’hui vieillard, et d’alors à maintenant, combien de respirations, combien de mots prononcés et entendus ? Touchez-moi, quelqu’un. Posez la main sur mon visage et parlez-moi… »

Seul dans le noir paraît à la suite de Dans le scriptorium comme une réponse, ou un autre angle de vue. Deux narrateurs isolés, en prise avec l’écriture. L’un l’espace d’une nuit, l’autre le temps d’une journée. Deux regards à la fois désemparés et désireux d’agir. Deux personnages ballotés, ni innocents, ni coupables, mais responsables. Deux écrivains concernés, interrogeant l’écriture comme le fait Paul Auster, avec cette humilité si particulière, sans certitudes ni limites définies.

Il n’est pas nécessaire d’être entré Dans le scriptorium pour plonger Seul dans le noir. Une fois de plus, Paul Auster se renouvelle, dans une construction à la fois cohérente et ouverte aux bouleversements. Il touche, il questionne avec intelligence, attentif à l’équilibre ou au déséquilibre qui traverse ses personnages, ces gens perdus au milieu – et c’est la dernière phrase de ce roman – d’un « monde étrange [qui] continue de tourner ».

À noter également la parution ce mois-ci d’un DVD, Paul Auster Confidential, film de Guy Seligmann et Gérard de Cortanze (ARTE Éditions).

Seul dans le noir de Paul Auster
Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf
Aux éditions Actes Sud
Crédit photographique : les éditions Actes Sud

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Christine Jeanney est une ancienne rédactrice Livre du magazine.
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8 Réponses »

  1. J’ai aimé aussi ce passage que vous citez, avec notamment le “Touchez-moi quelqu’un. Posez la main sur mon visage et parlez-moi.” Cette façon de dire la solitude, tellement simple, tellement poignante. Mais il a écrit L’invention de la solitude, alors forcément il connait son sujet…
    Oui, c’est un très beau livre, nous sommes d’accord, et qui reste avec soi longtemps…

  2. Un livre avec deux parties assez distinctes, mais aussi prenantes l’une que l’autre. Merci de votre commentaire !

  3. Et je reviendrais !

  4. Décidément, Christine et Ficelle, après avoir lu vos articles sur Paul Auster (le Dieu de Ficelle!) dans vos blogs respectifs, il est difficile de résister à l’envie de lire “Seul dans le Noir” . En admettant qu’on veuille résister! C’est juste le temps qu’il faut trouver!

  5. Je suis nettement moins enthousiaste que toi… en fait, pour être exact, je suis assez partagé. D’un côté je trouve qu’Auster ressasse (mais ressasse très bien), de l’autre je ne suis pas vraiment convaincu par le “renouveau” qu’il essaie d’insuffler à son oeuvre. Mais ce n’est pas la première fois que je ressens ça face à un de ses livres, et si je reprends sa biblio, ça s’est toujours fini par un chef-d’oeuvre à un moment où l’autre… donc on en reparlera dans deux livres :)

  6. C’est vrai qu’il reprend des thèmes qu’il a déjà visité. Mais j’ai l’impression qu’il s’en est affranchi en même temps, qu’il a tenté de faire voler la structure, d’imprimer une plus grande liberté au projet… Maintenant, suis-je lucide quand j’ai affaire à un livre de Paul Auster ? Argh, je pense que non. :-)

  7. Une liberté… absolument. Une plus grande ? Je ne sais pas trop, Auster est quand même depuis les tous débuts extrêmement affranchis des codes de narration classique, la Trilogie New-Yorkaise c’est quand même particulièrement “libre”… et je ne parle même pas de La Nuit de l’Oracle. En fait je trouve que jusqu’au Livre des illusions, il parvenait à un équilibre absolument parfait entre narration traditionnelle et cassures typiquement austériennes… et que depuis la Nuit de l’Oracle (sans compter Brooklyn, qui est un peu un livre intermédiaire) il s’est totalement abandonné à ces dernières… et ça me parle nettement moins. Enfin cela dit, j’ai lu le dernier sans déplaisir, et je confirme ce que tu disais sur la non nécessité d’avoir lu le Scriptorium… d’autant que je ne l’avais pas aimé du tout, alors que là, je suis quand même nettement plus optimiste :-)

  8. Tu as raison, Thomas, en ce qui concerne sa liberté d’écriture. On va voir la suite. D’ailleurs, je me demande bien sur quoi il va repartir, parce qu’il me semble qu’il a vraiment creusé profondément sa thématique de l’homme seul dans un endroit clos qui condense tout un monde en lui, dans ses deux derniers livres. We’ll see, comme dirait l’autre (l’autre étant anglophone en l’occurrence). J’ai confiance en ses capacités à se renouveler. (je vais finir par devenir membre honoraire de son fan club, moi :-) )

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