Le Petit Fugitif de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley
Par Eva Markovits • mer 11 fév 2009 • Categorie: CinémaRessortie le 11 février 2009
Un matin tôt, encore toute ensommeillée, je m’enfonce avec paresse dans mon siège moelleux. Réveil plus que brutal et enchanté à la vue de ce petit chef-d’œuvre dont je ne connaissais pas même l’existence. Et pourtant, dans l’histoire du cinéma, aucun doute, ce film de 1953 qui a gagné le Lion d’Argent à la Mostra de Venise, est culte et a inspiré les cinéastes de la Nouvelle Vague qui le clament haut et fort. Dans la conscience collective cinéphile, il semble à moitié oublié. Les cinéphiles qui m’entourent haussent les épaules à sa mention, trahissant leur ignorance contre laquelle je m’insurge, ainsi que contre la mienne. C’est un film d’enfants, prémisses des folles escapades d’Antoine Doinel dans Les Quatre Cents Coups.

Un jeu pervers entre gamins prend une tournure dramatique quand Joey, 7 ans, est amené à croire qu’il a tué son grand frère, Lennie. Il s’échappe, emportant l’argent que leur mère qui a dû s’absenter leur a laissé. Il choisit comme terre d’exil Coney Island, immense plage où se déroule une grande foire où les New-Yorkais endimanchés ont l’habitude de se rendre. Commence alors le voyage initiatique de Joey qui doit se battre pour sa survie. A court d’argent, il se voit obligé de gagner sa vie pour continuer à participer au concours de base-ball et à engloutir de gigantesques barbes-à-papa. Evitant soigneusement la police mais sans pour autant se préoccuper de son statut de fugitif et de criminel, Joey, en l’espace de vingt-quatre heures, devient un homme. S’enchaînent à un rythme soutenu des scènes de ruse et de débrouillardise dans des plans quasi documentaires où l’Amérique des années cinquante est mise à nu.
Les images du petit Joey jouant des coudes dans la foule sont d’un naturel incroyable. On en irait même jusqu’à sentir la chaleur écrasante de cette journée et la fraîcheur de la pastèque que Joey croque à pleines dents. Car la caméra le suit fidèlement, épouse son point de vue et devient par moments subjective en se plaçant à sa hauteur, les chevaux des manèges et les bonimenteurs devenant alors des figures monstrueuses. Dans un souci de réalisme maximal, les réalisateurs du film, Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley1, tous trois issus de la photographie et du journalisme, font fabriquer une petite caméra 35 mm extrêmement maniable. Elle leur permet de passer inaperçus et de s’immiscer dans la foule pour y dérober quelques instants de réel. Godard n’est donc pas le premier à avoir utilisé ce genre de caméra et il envoie d’ailleurs une lettre à Engel pour en négocier l’achat.

Dans la foulée des films néo-réalistes italiens, Le Petit Fugitif fait le pari du simple, du naturel et de l’économique. Le résultat est un film novateur, frais et ô combien américain. A l’inverse des publicités américaines des années cinquante et de l’image que s’en fait l’Europe, la famille américaine ne vit pas toujours dans un Eden de consommation. A Brooklyn, cette famille typique de la classe moyenne lutte pour joindre les deux bouts et les enfants n’ont pour aire de jeux que la rue et les terrains vagues. Une échappée à Coney Island représente une véritable expédition dans un quotidien âpre. Joey, à califourchon sur son poney et à cheval entre la vie d’enfant et la vie d’adulte entr’aperçue, conquiert un nouveau Far West dans des séquences accompagnées d’un harmonica, instrument par excellence de la folk américaine. Le petit Richie Andrusco qui ne semble pas avoir fait d’autres films est parfaitement à l’aise devant la caméra qui capte à merveille ses mimiques tour à tour espiègles, enchantées et apeurées. Son « twang » américain2 est des plus authentiques et sa gestuelle des plus pures.
Loin des studios hollywoodiens, Le Petit Fugitif est le maillon manquant d’une période de bouleversement stylistique qui a chamboulé l’industrie cinématographique. Et avec la ressortie nationale de ce film, Joey, le petit fugitif, est un nouveau héros moderne.

Le Petit Fugitif, un film de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley, un scénario de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley.
Avec : Richie Andrusco (Joey Norton), Richard Brewster (Lennie Norton), Winifred Cushing (la mère).
Musique : Eddy Lawrence Manson.
Durée : 1h20.
Crédit photographique : Carlotta Films.
Eva Markovits est une des rédactrices Cinéma du magazine.
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Ca donne envie! j’ai découvert ce film lors du festival de rap américain Rock tha Bells 2008, où Mos Def l’a passé en quasi intégralité sur les écrans, en affirmant que c’était son film favori! Qui l’eut cru
Haha ! Oui, ce film est un vrai bijou ! Profitez de la ressortie nationale pour le voir sur grand écran. Une édition DVD va bientôt sortir si je ne m’abuse.