Xavier Plumas – Songs Behind the Sun
Par Thomas Sinaeve • jeu 19 fév 2009 • Categorie: MusiqueDisponible depuis janvier 2009
Ami lecteur de Culturofil, nous ne nous voilerons pas la face : il y a peu de chances que tu aies la moindre idée de qui est Xavier Plumas, et tout aussi peu de chances que le fait de préciser qu’il est le chanteur de Tue-Loup puisse d’une quelconque manière t’éclairer. C’est malheureux, mais c’est comme ça : peu importe que Tue-Loup soit de loin le meilleur groupe français en activité, peu importe qu’il ait publié au moins deux chefs-d’œuvre1… les radios préfèreront toujours diffuser du Cali, les télés inviter Cali, le grand-public écouter Cali2. De toute façon lorsque vous chantez en français, pas la peine de perdre votre temps à essayer de proposer une musique singulière, personnelle, colorée… on vous classera dans le grand sac informe de la chanson française, ce qu’ont déjà fait hâtivement quelques uns avec l’album solo de Xavier Plumas… à peine si l’on arrive encore à s’en formaliser.
Tue-Loup pourtant propose une musique incroyable et passionnante, d’une richesse à faire pleurer la concurrence. Et si les esthètes se bidonnent (parfois à tort) dès qu’ils entendent l’expression « rock français », s’esclaffent (le plus souvent à raison) si on leur parle de « folk française »… soyez sûrs qu’ils s’inclinent tous respectueusement lorsqu’on prononce le nom énigmatique du groupe de Xavier Plumas tant la qualité de sa musique n’a d’égale que des ambitions artistiques sans cesse revues à la hausse.
Inutile donc de préciser à quel point le premier album dudit Plumas était attendu, guetté, espéré. On raconte que c’est un fan de la première heure qui serait parvenu à convaincre l’artiste de passer à l’acte. On le croit volontiers tant l’histoire de Tue-Loup est parsemée de rencontres, de cadeaux et de don. « Don », c’est le mot juste : Xavier Plumas n’a pas « enregistré un album tout seul », comme tant d’autres l’auraient fait à sa place ; il nous a « fait don d’un disque en solitaire », ni vraiment similaire ni vraiment différent de ceux de son groupe – juste complémentaire. Comme une extension de cet univers que l’on adore, romantique et sinueux, peuplé d’animaux étranges et de mélodies souvent fulgurantes, magnifié par des textes à la poésie élégante et cryptée…

On aura évidemment tôt fait de se dire que la Gueule du Cougouar vaut plus pour ses similitudes avec Tue-Loup que pour ses différences. Logique : le dernier Tue-Loup en date, Le Lac de Fish, était nettement plus folk que d’autres. Mais pas tout à fait exact, cependant : Tue-Loup se reconnaît certes à la scansion unique de Xavier Plumas, à ses textes… mais le son Tue-Loup doit énormément aussi à la guitare d’un Thierry Plouze évidemment absent de cette escape. Sans elle, sans percussions, c’est un tout autre Plumas que l’on découvre ici, bien plus contemplatif (nulle trace ici de cette tension inhérente aux albums du groupe), très souvent hypnotique (le Secret des rivières, Prédation) et parfois étonnamment bluesy. A vrai dire sur Souiller la colombe ou l’entêtante Silice, on pense moins à des références francophones qu’à sa majesté Mark Lanegan en personne – période Scraps At Midnight bien sûr. Blues marécageux, décharné en apparence mais foisonnant lorsqu’on tend l’oreille. Ce n’est pas la première fois qu’une telle filiation vient à l’esprit sur un album de Xavier Plumas ou de son orchestre ; c’est la première fois en revanche que l’on sent une proximité émotionnelle si forte entre le lonesome-cowboy américain et le songwriter sarthois. Et la voix plus caverneuse que jamais de renforcer cette sensation… sans bien sûr le faire sonner comme ersatz, ce qui semblera de toute façon peu probable à quiconque a déjà jeté une demi-oreille sur l’inclassable Tue-Loup.
Les amateurs auront sans doute déjà compris où je veux en venir : par bien des aspects et de manière assez étonnante, la Gueule du Cougouar est parfois moins accessible que les albums de Tue-Loup. Alors que tout portait à croire qu’un album solo de Xavier Plumas serait nettement plus axé « chanson », on constate dès la première écoute que le résultat est tout en atmosphères et en faux-semblants (d’apparence rugueuses les chansons sont en fait très produites et superbement arrangées par la Dream Team réunie pour l’occasion3 ), s’ouvrant sur trois morceaux presque planants avant de s’animer lentement pour délivrer de superbes envolées dans sa seconde partie (Ne demanderai rien, En zone inondable). Le sentiment dominant est celui d’un disque complètement évanescent, loin de ces productions actuelles fantasmant la country-folk4, comme si Xavier Plumas avait décidé de survoler les étendues sauvages au lieu de les arpenter, d’arracher la folk à ses racines terrestres pour en faire une musique plus aérienne – une formule facile (mais tentante) serait de considérer que Tue-Loup louche sur la pesanteur de Leonard Cohen tandis que Plumas lorgne vers les sphères de Nick Drake. Et si la Gueule du Cougouar n’est jamais spécialement gai, ses harmonies vaporeuses ne le rendent jamais complètement sombre non plus : s’en dégagent une sérénité et une chaleur, à l’image de cette reprise lumineuse d’un des titres les plus sombres de Richard Hawley5 en dernière plage : le texte est particulièrement sinistre (« And I’ve got nothing on the inside left to charm, just look at me / And I’ve got nothing to live up to and nothing to reveal »), mais la voix souvent sous-estimée de Xavier lui confère une touche d’espoir inattendue. Un final en clair obscur, parfait résumé de l’album qu’il conclut : ténébreux mais parcouru de lumière, dépouillé mais élégant, rugueux mais sensuel.
la Gueule du Cougouar, de Xavier Plumas, édité chez PIAS
Crédit photo : Jérôme Sevrette
- Penya (2002) et Rachel au rocher (2005) [↩]
- Non non… Cali n’est pas notre bête noire – qu’est-ce que vous allez chercher là ? [↩]
- Nicolas Boscovic, Renaud Gabriel Pion et Vincent Artaud, ces deux derniers étant loin d’être de vulgaires requins de studio ! [↩]
- Moriarty, par exemple… groupe attachant du reste [↩]
- Sensationnel – et méconnu – crooner britannique, auteur d’au moins deux albums sublimes : Lowedges – dont est extraite Run for Me – et Cole’s Corner [↩]
Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Thomas Sinaeve


[...] entamait en janvier une carrière en solo, aucun problème de ce point de vue : non seulement sa Gueule du Cougouar est un des meilleurs albums du trimestre, mais encore ne fait-il que se révéler un peu plus à [...]
crédit photo : Jérôme Sevrette
http://www.photographique.fr
Merci pour la précision. C’est rectifié
de rien!
cet album est une véritable perle et il faut aussi absolument voir Xavier en live avec ses musiciens, c’est magique.
Une perle, oui. On ne le dira jamais assez !
[...] Xavier Plumas, Elvis Perkins, The Delano Orchestra. Trois artistes1, trois albums. Trois visions différentes et complémentaires de la folk. Pour trois évènements musicaux considérables de ce début d’année 2009. Ajoutez à cela l’excellent dernier opus de Wille Nelson & Asleep At The Wheels (Wille & The Wheels, ou encore une autre vision), soit quatre disques du genre parmi les cinq meilleurs du moment, et cela ne fait plus aucun doute : si le rock n’a jamais été autant à la mode que ces derniers mois, c’est surtout la folk qui ne s’était plus portée si bien depuis très longtemps. Et encore s’arrêtera-t-on ici aux albums exceptionnels, oubliant d’évoquer ceux qui sont « juste » très bons, ceux des Marissa Nadler, Alela Diane, Howard Eliott Payne et autres Jeffrey Lewis. Même Chris Isaak vient de publier un de ses meilleurs disques depuis longtemps ! Et Dylan qui revient2… [...]
[...] Tue-Loup doit principalement à Plumas. [↩]On aurait d’ailleurs pu l’entendre sur son album solo. [↩]Je crois qu’il s’agit de son épouse, mais comme je ne suis pas sûr je le [...]