culturofil_header.jpg

Alela Diane : du Jourdain au Temple

Par Thierry The Civil Servant • jeu 26 fév 2009 • Categorie: Musique

Sortie le 17 février

Que redoutiez-vous le plus après un premier rendez-vous qui s’était avéré parfait, au-delà de toutes vos espérances ? Que craigniez-vous le plus lorsque vous y repensiez, seul(e) dans votre chambre, à ces instants d’exception, à cette illumination d’autant plus forte qu’inattendue ? Souvenez-vous !

La barre qui se collait au creux du ventre, le cœur qui refusait tout contrôle. Trahisons physiologiques (charnelles déjà) comme autant d’évidences du maelström qui vous envahissait et vous plaquait au sol. Et surtout qui disait cette contradiction inscrite au fond de vous : demander au Seigneur de pouvoir revivre ce moment initial et prier Dieu pour qu’il ne se soit pas à jamais enfui. Car « tous ces moments perdus dans les enchantements et qui ne reviendront jamais », même si vous ne saviez pas d’où venaient les paroles1, oui ces mots s’imposaient à vous, même inconsciemment. Si vous êtes encore un peu humain, souvenez-vous.

Ce que vous redoutiez, ce que nous avons tous appréhendé, hélas parfois avec une affreuse prescience, c’était les retrouvailles. Quand le souvenir, forcément magnifié, reprendrait visage humain, révélant, peut-être, des imperfections que l’éblouissement aurait masqué. Elle était là la peur, logée en cette attente anxieuse, balancée entre un désir impérieux de revoir l’être aimé et le souhait ardent d’en conserver l’icône dans son écrin immaculé.

La jeune fille folk

Ça vous revient ? Moi, il faut peu pour que ça me revienne.

Qu’une jeune chanteuse folk de Nevada City ait, il y a six ans, enregistré un album2 qui remettait à leur juste place la majeure partie des barbus à chemise à carreaux, grattant le morceau de bois, dans leur cabane en bois, au plus profond des bois ; que celui-ci ait mis quatre ans à traverser l’Atlantique pour rencontrer sur nos terres des indigènes aptes sans doute à y entendre plus que quelques accords grattés sur une maigre guitare et à lui offrir les scènes dignes de son talent unique ; que cette rencontre inouïe entre une voix rêche, nasale, aérienne, profonde et félurée et des chansons courtes et urgentes comme la vie et aussi essentielles que les rares moments (heureux ou tristes) dignes qu’on accepte de la parcourir from womb to tomb, vous arrive telle une Visitation (oui nous parlons ici de Gospel, d’Evangile donc) et le retour du tremblement d’antan s’impose à nouveau.

Il fallait donc que nous nous revoyions avec la demoiselle. Je le savais bien qu’elle réapparaitrait. Nous le savions, nous étions déjà si nombreux3.

Alors elle arriva, en ce 17 février. Certes déjà quelques instantanés d’elle avaient sous le manteau circulé. Toujours la même, et pourtant différente. Un rien d’assurance en plus, des atours un peu plus colorés, une sorte d’imprégnation de son magistère naissant qui lui donnait un rayonnement nouveau. Mais ils n’étaient que pâles clichés sortis du paysage, on n’aurait su, sur leur seule foi, de la chanteuse folk de Nevada City faire un nouveau portrait. Oui, au risque de se répéter, il nous fallait la voir, comme la toute première fois. Et espérer.

Et aujourd’hui, elle est là Diane 4. En majesté ! La madone a laissé les rives asséchées d’un folk âpre et ascétique pour rejoindre les eaux majestueuses d’un vaste estuaire pop folk-rock chatoyant et luxuriant. On est loin maintenant du Jourdain de Saint-Jean le Baptiste, la chanteuse à rejoint le Temple. Le second rendez-vous nous révèle une femme soudainement libérée de ses entraves sublimes, se lovant dans une liberté nouvelle avec d’autant plus de fougue qu’elle ne l’avait qu’entraperçue5. On avait quitté une austère protestante, voilée en son temple monacal ; on retrouve la prêtresse en icône byzantine, toute de couleurs, d’ors et de luxe.

L'album nouveau de la jeune femme folk

Faut-il s’en réjouir ou s’en lamenter ? Je sais d’avance que cette métamorphose divisera les disciples qui ont voué un culte à la femme folk depuis deux ans. Oui le schisme est proche qui séparera ceux pour qui ce nouveau chemin, parce qu’il emprunte des liturgies impures, est celui de la damnation, de ceux qui jugeront que la douce lumière auréolant la chanteuse lui apporte une chaleur bienfaisante et un parfum de rose6. Les premiers auront tôt fait d’arguer que ce nouvel album est bien trop enluminé pour n’avoir pas été précisément ciblé afin de convertir les masses encore impies, au prix de la perte de la pureté originelle. Ils seront confortés dans leur catéchèse par ces marques, certes encore modestes mais tellement parlantes, annonçant l’adhésion prochaine de la foule boboïsée7. Les seconds, quant à eux, en appelleront aux mânes du vieux prophète qui décida un jour d’électrifier sa guitare sous les lazzis de ses antiques zélateurs et dévots.

L’ennui dans toute controverse religieuse est que chaque camp a pour partie raison, la vraie question étant : perd-t-on nécessairement son âme en voulant l’offrir au plus grand nombre ? Pour ma part, et après avoir longuement prié, je considère que la jeune chanteuse folk, même si elle se laisse peut être un peu trop aller à des facilités que sa voix d’exception lui autorise8, signe ici un cantique léger et aéré, un psaume dont les enluminures restent dans les tons pastels, une célébration heureuse qui n’oblitère pas la part de méditation sans laquelle la fête ne serait que néo paganisme.

Et puis j’ai toujours trouvé que Dylan avait eu raison de changer de guitare.

To be StillAlela DianeFargo Records
Crédits photographiques : Fargo Records

  1. Roxy Music A Song for Europe []
  2. The Pirate’s Gospel []
  3. The Pirate Gospel s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires en France []
  4. Allitération volontaire vous l’aviez compris, et de niveau médiocre vous avez raison []
  5. En particulier avec son Headless Heroes []
  6. Odeur classique de la Sainteté []
  7. Une double page dans Télérama ; un édito de Marie Colmant dans la matinale sur Canal + , à pisser de rire d’ailleurs, la journaliste évoquant le Pirate’s Gospel pendant qu’à l’écran apparaît la pochette du Headless Heroes []
  8. Un léger abus de vocalises qu’on avait déjà pu déceler dans Headless Heroes []
Tagué comme: , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thierry The Civil Servant est un des rédacteurs Musique du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Thierry The Civil Servant

7 Réponses »

  1. Zut, zut, j’en ris encore :-)

    Sinon j’ai écrit un truc sur ce disque, je ne sais plus quand ça sort (samedi je crois)… bon disque, à mon avis qui restera comme “mineur” dans la discographie d’Alela (je veux dire… quand elle sera vieille et en aura sorti des dizaines), parce qu’un peu trop lisse parfois (et même beaucoup trop lisse par apport à son fêlé d’album précédent). Ce n’est pas juste une question de prendre un virage country / folk plus “traditionnel”… c’est aussi une question de diluer le côté sauvage et envoutant de sa musique dans des arrangements parfois convenu. Dans le genre folk, je préfère personnellement cent fois le dernier Xavier Plumas (que j’ai évoqué dans ces pages).
    Ce qui est marrant c’est que je ne savais pas du tout qu’elle séduisait maintenant les foules boboïsées (excellente expression ! ^^), mais que ça ne m’étonne pas du tout que cet album ait décroché une double-page de Télérama (et Marie Colmant… elle fait des chroniques musicales ???). Mais bon comme disait je ne sais plus qui (hihi) pardonnez-leur, il ne savent pas ce qu’ils font, c’est toujours frustrant de louper un album aussi monumental que The Pirate’s Gospel – après ça faut pouvoir se rattraper par tous les moyens…

  2. Pour rétablir une certaine vérité, stopper court aux conclusions hâtives et aux raccourcis fumeux, Télérama a été parmi les premiers a dégainer sur The Pirate’s Gospel en lui accordant un ffff une semaine avant sa sortie, et contribuant ainsi largement à l’essor de la demoiselle en France (avec les Inrocks, France Inter, FIP…). De même, Marie Colmant avait chroniqué The Pirate’s Gospel dès sa sortie.

    Bref, si écouter la musique soutenue par ces médias, c’est être bobo. Alors ce n’est pas si mal d’être bobo finalement (je n’ai jamais bien compris ce concept par ailleurs).

  3. L’http est plus que facile à deviner, puisque c’est l’invite.
    Pour le reste…

  4. @ Adrien : je ne peux parler pour mon collègue, d’autant que je lis assez peu les journaux dont il parle. Cela dit si je me rappelle très bien avoir lu l’article de Télérama à propos du premier album, ça n’enlève rien au fait que le “buzz” l’entourant était bien plus modeste (je m’en souviens d’autant mieux que j’y avais participé !) que celui entourant aujourd’hui To Be Still. Surtout, ce qui m’échappe totalement, c’est que beaucoup de ces articles semblent faire abstraction du fait que cet album n’a vraiment plus grand-chose à voir avec celui qu’on avait adoré et encensé il y a deux ans… d’où l’impression qu’effectivement, certains ayant loupé Alela en 2007 se rattrapent aujourd’hui de manière parfois exagérée. Est-ce qu’elle mérite ce succès ? Comme je l’ai écrit ailleurs, elle est sans conteste une grande artiste, et mérite tous les succès du monde.
    Maintenant, reconnais tout de même que tu rebondis (comme moi l’autre jour, du reste) sur une note de bas de page pas vraiment représentative de l’article… sans vouloir jouer les corporatistes à deux balles, je trouve que le texte de Civil Servant est très mesuré par rapport à d’autres que j’ai pu lire sur le Net… j’en ai lu quand même pas mal qui démontaient sans remords ce qu’ils avaient acclamé hier (ou avant-hier)… reconnaissons à mon camarade de ne pas avoir cédé à cette tentation d’autant plus facile que le virage musical et le mini-buzz accompagnant l’album s’y prêtent…

  5. En fait, je réagissais par rapport à ton commentaire Thomas!
    Je vous enverrai bien le dossier de presse du premier album pour que vous vous rendiez compte que l’engouement était là dès le début de The Pirate’s Gospel, et même avant car tout le monde ne parlait que d’elle à la sortie de la compilation Even Cowgirls Get The Blues…

    Bref, réjouissons nous qu’une telle artiste soit soutenue et poussée par les médias!

  6. :-)

    Ca revient un peu au même, vu que la seconde moitié de mon commentaire rebondissait sur la note. Bon, du coup, je t’ai répondu ;-) Et note au passage que le petit bout de com’ qui t’a fait réagir était introduit par “Ce qui est marrant c’est que je ne savais pas du tout qu’elle…”, c’est te dire si je suis fort aise que tu viennes faire ces précisions.

    Tu plaisantes sans doute, mais sans rire, je n’aurais rien contre le fait de recevoir le dossier de presse du premier (j’en avais surtout entendu parler le Net, à l’époque), ça pourrait être intéressant de (re)voir ça avec le recul… bon, cela dit, tu dois avoir mieux à faire de ton budget timbres (simplement si tu as envie de le glisser dans un prochain envoi :-) ).

    Et pour finir… ne t’y trompe pas, il y avait un côté boutade dans mon intervention. Je me réjouis sincèrement de cet engouement. J’aime beaucoup Alela, c’est vrai que j’ai moins aimé l’album que Thierry, mais je suis toujours fou amoureux du précédent, et la fois où je l’ai vue sur scène elle m’a retourné comme une crêpe (si j’ose dire)

  7. [...] chiendent dans un jardin écologique (non traité le jardin, vous aviez suivi !). Pour le meilleur (Alela Diane évidemment, Jesse Sykes dans un registre plus americana, Marissa Nadler, même si je regrette chez [...]