Entretien avec Françoise Guérin
Par Martine Galati • sam 21 mar 2009 • Categorie: Livres
Françoise Guérin, auteur d’ Un dimanche au bord de l’autre, a la gentillesse de répondre à quelques questions pour Culturofil. Un moyen pour nous de mieux la connaître, de mieux comprendre sa démarche.
Un dimanche au bord de l’autre est votre troisième livre. A-t-il une filiation avec les deux précédents ?
S’il existe une filiation, je la situe du côté de la parole qui traverse ces trois livres. Dans mon premier recueil de nouvelles (Mot compte double, chez Quadrature 2007), il s’agit pour l’essentiel d’une parole empêchée. Les personnages ont affaire avec le secret ou l’indicible. Ils ont tu, trop longtemps, à l’autre et à eux-mêmes ce qui, dans leur histoire, constitue un point d’impossible ravageur. D’où les passages à l’acte qui émaillent ce premier ouvrage, comme une façon de court-circuiter les mots ou de pallier leur absence. Dans mon deuxième livre, qui est un polar (À la vue, à la mort, édité au Masque en 2007), la parole essaie de se dire. Le personnage central du roman est un policier qui devient brutalement aveugle sur une scène de crime. Tout en poursuivant son enquête, il va faire la démarche d’entamer une psychanalyse et, au fil des séances, mesurer l’effet de cette parole qu’il énonce et adresse à l’autre. Dans Un dimanche au bord de l’autre, la parole est là, elle se libère un peu. C’est la parole de la rencontre, qu’elle soit rencontre ordinaire et toujours singulière, rencontre entre soignant et soigné aux confins de la folie ou parole du divan. C’est une parole adressée à l’autre, au risque de la transformation.

Oui, c’est visiblement l’autre qui est au cœur du Dimanche au bord de l’autre. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de lui ? Il me semble qu’il est toujours pris dans une sorte d’instantané fatidique…
C’est un instantané au sens où chaque personnage est saisi dans un moment très particulier de son existence, un moment de crise, tantôt salutaire, tantôt tragique. L’équilibre se rompt. Pour autant, je crois qu’il faut dépasser la dimension d’inéluctabilité contenue dans le terme « fatidique ». Certes, c’est bien la trace inconsciente de leur histoire qui a mené les personnages à ce point de rupture où le lecteur fait leur connaissance mais rien n’est joué pour eux. J’aime à croire qu’ils sont un tant soit peu sujets de leur vie…
Le genre qu’est la nouvelle est-il une meilleure façon d’approcher ces thèmes, selon vous ?
Sans doute. On a coutume de dire que la nouvelle n’est pas le lieu des longs développements psychologiques, traditionnellement réservés au roman. Le nouvelliste recherche la concision et l’efficacité. Il fait agir ses personnages, il ne leur demande pas de raconter leur vie. La nouvelle devrait donc aller précisément à l’encontre de ce que je recherche pour mes héros, c’est-à-dire un espace pour qu’ils s’ébattent en liberté, qu’ils s’éprouvent et se racontent. Mais, en réalité, il y a autant de modalités narratives que de nouvellistes, pour peu que ces derniers s’autorisent à jouer avec les règles. À mon sens, la structure même de la nouvelle classique repose sur la notion de crise avec sa rupture d’équilibre qui ouvre à tous les possibles et sa phase résolutoire qui correspond souvent à la chute. Dans mes nouvelles, la crise est souvent une crise psychique et la condensation ne nuit pas à l’affaire, au contraire.
Comment écrivez-vous ? Préparez-vous votre projet en amont, ou vous laissez-vous porter par une idée ?
Ça peut paraître prétentieux mais je me laisse toujours porter par l’écriture, plus que par l’idée, de sorte qu’en débutant un texte, je sais rarement où ça va me mener. C’est évidemment plus risqué lorsqu’on écrit un roman, comme c’est le cas en ce moment. Particulièrement s’il s’agit d’un polar. Ça nécessite d’être organisé, de faire un plan, d’imaginer les arcanes et le dénouement de l’énigme. C’est une grande contrainte, pour moi qui aime tirer un fil et observer comment la pelote se dévide, au gré des associations. Du coup, je jongle entre les exigences structurelles propres au roman et la labilité de l’écriture qui ne se laisse pas toujours attraper comme on l’attend. On peut avoir dressé un joli plan de table et que les invités ne viennent pas…
Justement, ce polar que vous préparez reprend, je crois, un héros que vous avez déjà approché dans À la vue, à la mort… Aura-t-il changé ? Vieilli ? Plus largement, vos personnages ont-ils une « vie propre » ?
Le commandant Lanester est, en effet, le héros du nouveau roman sur lequel je travaille. Les lecteurs ont fait sa connaissance dans de bien étranges circonstances, en lisant À la vue, à la mort, et j’ai choisi de poursuivre un bout de chemin avec lui. Il est analyste en criminologie, c’est-à-dire qu’il tente de décrypter le fonctionnement psychique des criminels à travers la mise en acte de leurs fantasmes. Mais il a également fort à faire pour comprendre son propre fonctionnement psychique et s’accommoder des facéties de son inconscient. Heureusement, sa psychanalyste veille. Éric Lanester est un personnage intéressant, pour un auteur, car il est complexe et attachant. Il ne craint pas de se retrousser les manches et je trouve qu’il fait bien son boulot de héros. Quand je le délaisse un peu, (il n’y a pas que l’écriture, dans la vie !), il se rappelle à mon bon souvenir et me dicte, lui-même, la suite de ses aventures. Dans ce nouveau roman, il va faire des nouvelles rencontres marquantes mais on retrouvera également quelques unes des figures qui ont jalonné le premier opus et on en apprendra peut-être un peu plus sur son histoire…
Publications de Françoise Guérin :
Mot Compte double (Nouvelles, aux éditions de la Quadrature, 2007)
À la vue, à la mort (Roman, polar, aux éditions du Masque, 2007)
Un dimanche au bord de l’autre (Nouvelles, aux éditions de l’Atelier du Gué, 2009)
Martine Galati est la responsable de la rubrique Livre. C'est aussi une des rédactrices de cette rubrique.
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