À bout de course de Sidney Lumet
Par Eva Markovits • mer 6 mai 2009 • Categorie: CinémaSortie le 22 avril 2009

Les traits de la route défilent à toute vitesse et le titre fidèlement traduit À bout de course (Running on empty) s’affiche. Cette première image annonce les thèmes prédominants du film : la fuite incessante du passé et de la culpabilité, la perte de son identité.

En 1971, Arthur et Annie Pope, pour protester contre la guerre au Vietnam, ont perpétré un attentat dans un laboratoire de napalm. Un gardien qui n’était pas supposé se trouver sur les lieux ce jour-là a été aveuglé et paralysé. Accompagnés de leurs deux fils, les Pope sont en fuite depuis quinze ans, changeant régulièrement de nom et de ville. Leur fils de 17 ans, Danny, est un pianiste talentueux repéré par son professeur de musique qui le pousse à intégrer la fameuse école de musique new-yorkaise, la Juilliard School. Il tombe amoureux de la fille de son professeur Lorna, et se rebelle contre ses parents qui l’ont emprisonné dans une vie de fuite perpétuelle.
Cinéaste du conflit, Sidney Lumet a réalisé plus de cinquante films. Préoccupé par des thèmes comme la justice, le rapport de l’homme aux institutions, le rôle des médias, il est l’auteur de nombreux films de procès et policiers dont Douze Hommes en colère (1957) et Le Verdict (1982). Il a également réalisé Network, Main basse sur la TV (1976), une farouche satire du monde de la télévision.

À bout de course (1988) est un film qui se démarque du reste de sa filmographie. Malgré son sujet, ce n’est pas un film à suspense. Lumet n’a pas tenu à intégrer des scènes de fuite et le FBI n’est qu’une épée de Damoclès au-dessus de la tête des héros. Le film n’est pas non plus un film politique. À l’exception d’une scène où un ancien ami, devenu terroriste, ressurgit pour les inciter à reprendre le combat mais cette fois-ci avec les armes, il n’est jamais véritablement question de l’engagement des deux héros. Lumet en dit tout juste assez sur les Sixties pour que l’on comprenne qu’il a des sentiments ambivalents envers cette période de lutte. Il déclare lui-même dans une interview1 : “Les jeunes de cette génération étaient des romantiques que j’admire énormément pour avoir mis fin à une guerre de grande ampleur en faisant l’économie d’une révolution. [...] Ils se révoltèrent, comme tous les adolescents, contre leurs “pères” idéologiques, en l’occurrence, les représentants de la vieille gauche. [...] En se coupant de ces traditions, ces jeunes ont limité leur action à un seul et unique domaine : la lutte contre la guerre du Vietnam. Après cela, beaucoup sont rentrés dans les rangs et ont voté Reagan…” Romantisme pour lequel les Pope paient cher.
La mère, jouée par Christine Lahti, issue d’une famille bourgeoise, a sacrifié une carrière prometteuse de musicienne pour se dévouer à la politique et suivre son mari, Arthur Pope, interprété par Judd Hirsch, cuisinier et militant pacifiste. Ils sont rongés par la culpabilité et ne pensent qu’à une chose, que leur famille ne soit pas séparée. Si l’un d’eux partait et se faisait capturer par le FBI, cela voudrait dire devoir commettre la même erreur qu’il y a vingt ans : couper tout lien entre eux comme ce qu’ont fait Arthur et Annie avec leurs parents. Mais Danny grandit, il a des envies et une vie à mener. Jusqu’où les enfants doivent-ils se sacrifier pour leurs parents ? Si la mère préfèrerait que Danny parte afin qu’il puisse vivre selon ses désirs, le père est catégorique : il faut rester ensemble, continuer à vivre cette vie faite de mensonges pour ne pas sombrer. Finalement, retrouver «l’embourgeoisement» contre lequel a lutté la génération des Sixties est le seul et unique moyen pour Danny d’échapper à cette vie de fuite perpétuelle. Lumet filme avec finesse l’insécurité de ces deux parents accablés par la culpabilité qui les tourmente mais qui luttent néanmoins au quotidien pour le maintien de leur famille.

Alors qu’il a fait beaucoup de films où l’action se déroulait en huis clos, Lumet se montre tout aussi à l’aise dans la prise de vues en décor naturel ; sa caméra, discrète et peu mobile, suit et encadre les personnages dans de très beaux paysages. En particulier lorsqu’il filme l’émouvante relation qui se forme entre Danny et Lorna, interprétée par une très convaincante Martha Plimpton.
Lumet signe ici un film lyrique et intelligent qui ne tombe jamais dans un pathos ridicule alors que le sujet pourrait s’y prêter. Le ton est toujours d’une justesse saisissante : les scènes dramatiques sont émouvantes, toujours allégées par des traits d’humour. Le tout parfaitement servi par une brochette d’acteurs tous aussi excellents les uns que les autres. Lumet qui a lui-même été acteur sait parfaitement les diriger et parvient toujours à les filmer au naturel. Il aime filmer des gens et sait comment mettre en scène leurs relations, toutes en nuances et complexités. River Phoenix, qui a trouvé là un de ses plus beaux rôles, joue avec une grande sensibilité un adolescent aux prises avec ses doutes, tiraillé entre son amour pour sa famille affectueuse et chaleureuse, le fardeau de la culpabilité de ses parents qu’il porte depuis toujours et sa passion et son talent pour la musique avec une carrière qui se profile à l’horizon. Acteur culte des années 90, River Phoenix disparaît à l’âge de 23 ans d’une ovedose. C’est son frère, Joaquin Phoenix, qui a finalement pris la relève. Une très bonne idée que d’avoir ressorti cette perle du cinéma des années quatre-vingts par un des réalisateurs américains les plus intéressants du Nouvel Hollywood.2

À bout de course, un film de Sidney Lumet, scénario de Naomi Foner.
Avec : River Phoenix (Danny Pope), Christine Lahti (Annie Pope), Judd Hirsch (Arthur Pope), Martha Plimpton (Lorna Philips).
Musique : Tony Mottola
Durée : 1h55.
Crédit photographique : Splendor Films
Réédition exclusive en copies neuves depuis le 22 avril 2009 au Grand Action à Paris (5 rue des Ecoles 75005), au Cinéma Lux à Caen (6 av. Sainte-Thérèse 14000) au Ciné-TB à Rennes (1 rue Saint-Hélier 35000) et à l’Utopia à Montpellier (5 av. du Docteur-Pezet 34090).
- Gavin Smith, Film Comment, août 1988 [↩]
- Le Nouvel Hollywood désigne un mouvement cinématographique américain de la fin des années 1960 au début des années 1980, qui modernisa de façon significative la production de films à Hollywood. Ce cinéma, inscrit dans la contre-culture et influencé par le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française, se caractérise par la prise de pouvoir des réalisateurs au sein des grands studios américains et la représentation sous une nouvelle radicalité de thèmes alors tabous comme la violence ou la sexualité. Le Nouvel Hollywood renouvela également les genres classiques du cinéma américain (western, film noir) ou les « déconstruisit » en s’affranchissant des conventions de ceux-ci. Parmi les réalisateurs du Nouvel Hollywood, on trouve Francis Ford Coppola, Dennis Hopper, Martin Scorsese, John Cassavetes et bien d’autres. [↩]
Eva Markovits est une des rédactrices Cinéma du magazine.
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