Jarvis Cocker – Retour du bouffon glam
Par Thomas Sinaeve • jeu 28 mai 2009 • Categorie: MusiqueSortie le 1er Juin 2009

On avait laissé Jarvis Cocker en lévitation pop, surfant avec majesté sur la sophistication des arrangements de son magistral Jarvis. Trois ans et un relatif succès d’estime (aux airs de véritable déshonneur pour une telle icône des nineties) plus tard, voilà que le dandy loufoque repointe le bout de son nez en nous annonçant quelques unes de ces surprises dont lui seul a le secret…
C’est qu’elle avait de quoi étonner, cette idée d’imaginer l’ex-leader de Pulp, si distingué et so british, piloté par Steve Albini, ancien meneur des hardcoreux de Big Black catapulté plus grand producteur de sa génération et (surtout) bâtisseurs de sons chez le tout venant du rock bruyant. Un simple coup d’oeil au CV d’Albini valant mieux qu’un long discours, difficile de ne pas noter que ses travaux (pour Nirvana, les Pixies, Jesus Lizard, PJ Harvey, Shannon Wright et même les Stooges !) semblent pour la plupart un brin rugueux et par conséquent très éloignés de l’univers délicat et raffiné de l’autre Cocker. La seule méthode de travail de l’ingénieur du son, dont la principale spécificité consiste à poser des micros dans tous les coins du studio pour ne rien louper (même pas – surtout pas ! – les pains) paraissait sur le papier totalement incompatible avec la sophistication un brin pédante de l’auteur de Common People.

Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien, puisque Further Complications enthousiasme dès la première écoute. Soutenu par un groupe cohérent, peut-être même plus cohérent que Pulp (dont les membres avaient tendance à gicler en moins de temps qu’il n’en faudrait pour dire que Common People est l’hymne de toute une génération), galvanisé par une production plus spontanée et (on l’imagine) plus décontractée… Jarvis Cocker vient tout simplement de se fendre de son meilleur album depuis très longtemps, un disque sans prétention et (presque) sans fioritures, et cela sans pour autant dénaturer son personnage élégant et lunaire.
Further Complications, en fait, c’est un peu tout ce que le dernier album de Morrissey aurait voulu être sans toutefois y parvenir faute d’avoir réuni le casting idéal : un disque de glam-rock les deux pieds dans son époque, rétro dans l’esprit (le glam, par définition, est un style porté sur la nostalgie), mais soniquement en phase avec son temps. Ce qui revient à dire (vous l’aurez compris) que Further Complications est également ce qui se rapproche le plus, dans la démarche comme dans le répertoire, de ce que serait un album de Pulp1 publié en 2009. Avec assauts rockabilly (Homewrecker!), voix en apesanteur, rock puissant (Angela) et fantôme de Bowie à tous les étages (Leftlovers, Hold Still…).
Réussissant le pari de hausser le ton sans affadir le propos ni rien perdre de sa légendaire distinction, Cocker s’offre même quelques ballades en terres inconnues (de lui) comme ce Caucasian Blues évoquant Hang on to Yourself2 ou un Slush d’une noirceur abyssale à laquelle le crooner ne nous avait pas habitué. Assez loin, donc, des méditations parfois nombrilistes (mais toutefois séduisantes) de Jarvis, ce qui ne manquera pas de surprendre les fans… ni de les enchanter, le côté fantasque du bonhomme ayant trop souvent été remisé au placard ces dix dernières années. Ne le dit-il pas lui-même, dans une des envolées goguenardes qui l’ont rendu célèbre ? « I Never Said I Was Deep », scande-il sur le meilleur titre de ce cru 2009. Ce n’est pas tout à fait exact (la légèreté d’un Disco 2000 n’a jamais masqué sa tristesse ni sa profondeur, et Cocker a toujours été plus proche de Droopy ou de Chaplin que des Monty Pythons), mais n’est pas loin d’être vrai : en dépit de son image d’intello coincé, Jarvis Cocker n’a jamais été qu’un bouffon qu’une presse anglaise avide de stars jetables eut un jour le malheur de prendre au sérieux.
Pour ceux qui en doutaient, ce Further Complications dominé par l’énergie et le second-degré devrait constituer une preuve inévitable.
Further Complications, de Jarvis Cocker, édité chez Rough Trade
Crédit photo : Rough Trade
Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Thomas Sinaeve


C’est marrant, certaines phrases de ta chronique me font penser à Coming up de Suede.
C’est sûr que c’est tout aussi glam. Avec évidemment en moins la production typiquement britpop qu’on trouvait sur Coming Up. L’album est en écoute sur deezer, je crois, si tu veux en juger
Yep, je vais faire ça, ça me changera du Archive que j’écoute depuis trois jours sans trop savoir si ça me plait vraiment ou si le petit supplément de hargne qu’on trouvait sur “You all look….” et “Noise” me manque de trop.
Moi tu sais, Archive…