Cyrano de Bergerac de Franco Alfano
Par Elisabeth Bouillon • ven 29 mai 2009 • Categorie: OpéraJusqu’au 31 mai 2009

Cyrano de Bergerac, opéra en quatre acte de Franco Alfano (1876-1954), a été adapté de la pièce éponyme d’Edmond Rostand (1897). L’adaptation au genre opéra de cette comédie héroïque s’imposait. Dans sa grande fresque historique, Rostand s’était lui-même inspiré du genre opératique et ses vers, si fluides, ne demandaient qu’à être mis en musique1. Or Franco Alfano a su égaler le talent d’Edmond Rostand. Parfaitement bilingue, il sait respecter le rythme et les inflexions de la diction des comédiens français et l’adapter au chant : s’il crée des tensions vocales avec de grands intervalles, il les adoucit quand nécessaire par des portamenti2 plus proches du parler.

Son Cyrano est le plus français des opéras italiens. D’italien, il a le lyrisme allant parfois jusqu’à l’exacerbation et l’admirable écriture vocale. Comme son contemporain Janacek, le compositeur refuse les leitmotivs wagnériens. Certaines mélodies sont évoquées en écho du passé, sans participer à la construction dramatique, le seul thème récurrent, rythmique, étant celui des cadets de Gascogne. Sa musique reste avant tout tonale. Même si les dissonances, les glissandi3 et les échelles modales4 font souvent leur apparition, évoquant fugitivement la musique de Debussy, on est plus près de celle de Richard Strauss. Cependant, s’il se nourrit aussi de la musique de son temps, il fait avant tout preuve d’originalité.
Contrairement au librettiste de Le Roi malgré lui, Mac Cain (également celui de Massenet et de bien d’autres) a su condenser en un excellent livret d’opéra l’essence même de la pièce, conservant la plupart des alexandrins. Il élague des personnages secondaires et supprime plusieurs épisodes afin d’éviter trop de dispersion. Des tirades célèbres (par exemple celle du nez) sont remplacées par des passages purement instrumentaux d’une écriture étincelante ou bien sont relayées par d’autres qui reprennent le même thème.

Patrick Fournillier à la tête de l’Orchestre symphonique de Navarre a su maîtriser de nombreuses difficultés, en particulier le nombre impressionnant de protagonistes sur scène, solistes et chœurs, qu’il dirige avec précision et efficacité, sans le moindre décalage. Il a la vigueur et l’enthousiasme pour mener à bon terme cette brillante histoire de cape et d’épée où le suspens ne cesse de croître. Ce qui lui manque, c’est la transparence dans les tutti5 qui ne mettent pas assez en valeur les différentes couleurs instrumentales et plus d’expressivité dans les phrasés6.
La longue expérience du metteur en scène Petrika Ionesco, qui signe aussi les décors et les lumières, lui permet de maîtriser les effets à grand spectacle. Tout n’est pas parfait : le décor, d’un réalisme scénique quasi cinématographique avec un luxe de détails, surcharge la scène, provoquant parfois une certaine confusion dans les mouvements de foule. Des changements de tableaux à rideau fermé ralentissent le rythme. Le dépouillement adopté au dernier acte aurait mieux convenu à l’ensemble du spectacle, le rendant plus lisible. Heureusement, la bonne direction d’acteur motive efficacement tous les participants au spectacle, cascadeurs, escrimeurs, acrobates, danseurs, figurants, chœurs et solistes, tous très investis dans leurs personnages, si bien que l’action va toujours de l’avant.
Les personnages principaux, vocalement très typés, nécessitent de grandes voix lyriques. Les voix graves prédominent, principalement des barytons. Ici, tous les solistes sont idéalement distribués et font preuve d’une grande aisance en scène. Le rôle truculent du pâtissier Ragueneau est interprété par Laurent Alvaro, à l’aigu facile et aux graves solides et bien timbrés. Marc Labonnette, à la voix éclatante riche en harmoniques7, campe un comte de Guiche arrogant et antipathique à souhait. Le timbre rond et velouté de Christian Helmer (basse) convient parfaitement à Lebret, l’ami fidèle de Cyrano. Le baryton basse Franco Pomponi possède de beaux sons de poitrine et un timbre chaleureux qui mettent en valeur le personnage de Carbon, capitaine des cadets, si paternel pour ses soldats.
Ces belles voix sombres font valoir les tessitures flamboyantes des deux ténors dramatiques aux sonorités si voisines qu’elles rendent vraisemblable la confusion de Roxane croyant entendre Christian quand c’est Cyrano qui chante. Le baryton spinto8 interprète de Christian, Saimir Pirgu, fait preuve d’une aisance en scène et d’une technique vocale remarquables, avec une magnifique résonance dans le masque, une large palette de nuances et un timbre cuivré qui nous tient sous le charme.

Le soprano lumineux de la jeune Nathalie Manfrino en Roxane s’envole et plane au dessus de toutes ces voix masculines, pour se métamorphoser en spinto dans les envolées lyriques du dernier acte, ne déméritant pas de son impressionnant partenaire, Placido Domingo. Scéniquement elle fait magnifiquement évoluer son personnage de la précieuse superficielle à l’amoureuse passionnée. Quant à la mezzo Doris Lamprecht, elle confère au personnage de la duègne une certaine densité et sa belle couleur vocale se marie harmonieusement à celle de sa partenaire.
Le clou du spectacle reste le Cyrano flamboyant et bouleversant de Placido Domingo qui restera dans les mémoires, comme le demeurent les prestations du comédien Daniel Sorano dans les années soixante ou de Gérard Depardieu dans le film inspiré de Jean-Paul Rappeneau. Son timbre splendide, son fabuleux talent d’acteur, sa large palette de nuances et son extraordinaire souplesse vocale à un âge où certains de ses confrères ne sont plus qu’un reflet d’eux-mêmes, il a su les préserver et les développer grâce à une carrière sagement construite9.
« Chanter Cyrano à Paris est pour moi l’aboutissement d’un rêve », disait Placido Domingo lors d’une récente interview. Eh bien ce fut un rare bonheur que d’assister à sa prestation !
Cyrano de Bergerac de Franco Alfano, direction musicale de Patrick Fournillier, mise en scène/décors de Petrika Ionesco, costumes de Lili Kendaka Théâtre du Châtelet
Avec : Placido Domingo (Cyrano), Nathalie Manfrino (Roxane), Samir Pirgu (Christian), Marc Labonnette (De Guiche), Laurent Alvaro (Ragueneau), Franco Pomponi (Carbon et le vicomte de Valvert), Doris Lamprecht (la duègne et soeur Marthe), Christian Helmer (Le Bret)
Orchestre symphonique de Navarre, Chœur du Châtelet
Crédit photographique : Marie-Noëlle Robert
- Cyrano de Bergerac, les opéras : une opérette de Victor Herbert créée au Théâtre de New York (1989) ; un opéra de Walter Damrosch créé en anglais au MET (1913) ; celui d’Alfano ; suivent une douzaine d’autres parmi lesquels celui d’Eino Tamberg (1976), Paul Damblon (1980) et David DiCiera (2007). [↩]
- Au lieu de franchir directement un intervalle, le son vocal est « porté » rapidement de la note la plus basse à la plus haute ou inversement, en effleurant toutes les notes intermédiaires. [↩]
- Même technique que pour les portamenti mais s’adressant aux instruments d’orchestre et non à la voix. [↩]
- Il existe plusieurs types de gammes : le mode majeur, le mode mineur et divers modes anciens transposés dans l’harmonie moderne à partie de la fin du XIXe siècle, en particulier Debussy. Ce sont les échelles modales qui sonnent toutes différemment et reposent chacune sur un enchaînement particulier des tons et des demi-tons. [↩]
- Tous les instruments de l’orchestre jouent en même temps. [↩]
- Chaque phrase parlée à sa mélodie et son rythme propre, il en est de même des phrases musicales. Sans phrasé, tout s’aplatit, rien ne ressort et la musicalité disparaît. [↩]
- Son dont la fréquence est un nombre entier de la fréquence fondamentale. [↩]
- Le caractère spinto se retrouve aussi bien dans les voix masculines que féminines : voix chaleureuse, ample et puissante à la tessiture un peu moins étendue que celle des barytons lyriques et des barytons Martin – les plus aigus. [↩]
- Parmi les rôles interprétés en 2008 et 2009, Simon Boccanegra (Verdi), Siegmund (Wagner), mais aussi Bajazet dans Tamerlano (Haendel) ou Oreste dans Iphigénie en Tauride (Glück), et bien d’autres. [↩]
Elisabeth Bouillon est une ancienne rédactrice Opéra du magazine.
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Pour une fois que je comprends quelque chose à l’article d’un critique, je ne vais pas me plaindre. Pour tout dire les articles “pour initiés” qui te laissent entendre que tu es trop débile pour comprendre la musique me gonflent pas mal….J’ai vu un petit bout de l’opéra à la télé et ça me donnait envie de le voir. Mais je me disais aussi que le côté grand spectacle avait l’air assez écrasant. On a l’air en phase. J’imagine que c’est déjà tout plein?