Little Bird de Craig Johnson – Littérature et grands espaces
Par @ude • sam 27 juin 2009 • Categorie: LivresParution le 7 mai 2009

Les chroniques, parfois, sont comme la vengeance : un plat qui se mange froid. Preuve en est la publication bien tardive de cet article sur un livre paru depuis presque huit semaines.
Nulle vengeance cependant, ni froide, ni terrible dans ces lignes consacrées à Little Bird. The Cold Dish, titre d’origine (Plat froid), est un très bon livre, qui se savoure avec délectation, à température ambiante, bien chambré, comme un bon vin.

L’auteur appartient à cette catégorie d’écrivains américains qui ont sacrifié – par goût, choix délibéré ou nécessité ? – au mythe de l’écrivain bohème, exerçant de nombreux métiers plus ou moins rigolos ou improbables. La quatrième de couverture nous apprend que pour Craig Johnson cela va de professeur d’université à cow-boy en passant par charpentier (liste non exhaustive…).
Paru dans la collection « Noire » des « Policiers du Grands Dehors » chez un jeune éditeur (deux ans d’âge, mais « la valeur n’attend pas le nombre des années », comme disait un bon auteur français), Little Bird est un roman des grands espaces et des sentiments, puissants et authentiques. Le héros est un shérif d’âge mûr, veuf, père d’une fille avocate à Philadelphie. On n’en saura guère plus sur sa progéniture et son épouse si ce n’est que la perte de l’une et l’éloignement de l’autre sont mal vécus par Walt Longmire, puisque tel est le nom du personnage de Johnson. Walt Longmire est un héros récurrent qui figure déjà dans cinq romans. Little Bird est le premier de la série et le premier à être traduit en français. On ne peut que féliciter l’éditeur de ce choix. Très bien construit et très bien écrit, Little Bird nous emmène à la découverte d’une nature splendide et sauvage, les grands espaces du Wyoming : lacs, forêts, montagnes, rudes hivers, entre Hautes Plaines et Bighorn Mountains. Les paysages décrits et les atmosphères font penser à un autre Johnson, Jeremiah.1
On sent que l’auteur aime cette contrée et ses habitants, quelques Blancs et des Indiens. Little Bird est le nom d’une jeune Indienne qui souffre du syndrome d’alcoolisme fœtal. Trois ans avant l’époque où se déroule l’histoire, Little Bird a été violée par quatre jeunes Blancs, qui s’en sont tirés avec une peine honteusement légère. Le shérif est miné par cette histoire, éprouvant une grande compassion pour l’adolescente pour qui il a beaucoup d’affection. Il apprécie la compagnie des Indiens et son meilleur ami est un oncle de Little Bird, Henry Standing Bear. Les soupçons se portent sur la communauté indienne lorsque l’un des violeurs est retrouvé mort, assassiné. L’inquiétude redouble lorsqu’un deuxième des quatre garçons trouve lui aussi la mort sous les balles d’un Sharp, fusil historique et mythique, dont il subsiste peu d’exemplaires. Le doute n’est plus permis : on a affaire à une vengeance systématique, d’où la citation placée en exergue du roman (et accessoirement en introduction de cette petite chronique).
Longmire mène son enquête avec les moyens à sa disposition, qui sont faibles : une adjointe, brillante, un adjoint loin d’être à la hauteur, quelques véhicules. Bien sûr, on ne perd jamais de vue le fil conducteur du récit : l’investigation, et le suspense ne faiblit jamais. On marche d’un bon rythme et on a envie de savoir qui a tué. Mais le véritable intérêt du livre est ailleurs, dans la peinture des caractères et des relations humaines, marquées du sceau de l’authenticité. Autour de Longmire, vieil ours un peu bourru mais attachant gravitent Victoria Moretti, son adjointe venue de la ville et reçue parmi les meilleurs élèves de sa promo à l’école de police ; Ruby, sa secrétaire et Lucian, l’ancien shérif unijambiste qui vit à la maison de retraite ; la patronne du snack qui fait une cuisine inoubliable et Vonnie, l’amie d’enfance de Longmire, perdue de vue puis retrouvée ; et, surtout, Henry Standing Bear. Longmire et lui sont unis par une amitié profonde et vraie. Les liens sont tissés, entre autres, par une expérience commune : la guerre du Vietnam, et par une même façon de voir les choses, la vie.

Le récit est plein d’émotion mais sans pathos, c’est de l’émotion zen, si l’on peut dire. La révélation du coupable est poignante, parce que c’est un personnage auquel on s’est attaché : non vous n’en saurez pas plus, on ne veut pas vous gâcher le plaisir. La peinture du personnage de Longmire et l’amitié qui l’unit à Henry Standing Bear sont les deux axes forts du roman. Longmire est à la fois solide, une grande baraque d’Américain des montagnes, ancien du Vietnam, et faible, avec ses failles non dissimulées. Son copain indien est lui aussi une grande baraque solide comme du roc, qui, lui, cache ses émotions derrière le masque de l’impassibilité. Aussi pudiques l’un que l’autre, avec des moyens de défenses différents.
Un des passages les plus marquants du livre est un moment extraordinaire, onirique, au souffle poétique qui se déroule en haute montagne en pleine tempête de neige. Passons les détails (lisez, vous saurez ! ) : à bout de forces, Longmire porte son copain blessé, à moitié mort, sur plusieurs kilomètres, en pleine tempête de neige. Le shérif est exténué, au bord de se laisser mourir quand il voit les Anciens, les esprits des Indiens du passé, qui par leur seule « présence », l’encouragent, lui insufflant la force de continuer et d’atteindre parking et 4×4 salvateurs… Ces pages ont des accents « James-Lee-Burkiens ».2
De la brume de Louisiane aux fumées des plaines indiennes, certaines vapeurs donnent lieu au même genre de visions… L’école américaine : qualité, authenticité, humour. C’est réussi, chapeau (de shérif, of course) bas !
Little Bird de Craig Johnson
Titre original : The Cold Dish
Éditions Gallmeister
409 pages
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
Crédit photographique : éditions Gallmeister et Viking Books
Crédit photographique portrait de Craig Johnson : Craig Johnson
- Jeremiah Johnson de Sydney Pollack (1972) raconte l’histoire d’un homme qui part vivre dans les montagnes au temps des pionniers. Une sorte de Dersou Ouzala de l’Utah, un des États américains où la nature est splendide et sauvage, comme dans le Wyoming. [↩]
- De James Lee Burke, qui, lui, fait rencontrer à son héros de Dans la brume électrique un Général de l’armée confédérée des États-Unis. [↩]
@ude est une des rédactrices Livre du magazine, spécialisée dans le polar.
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J’ai lu à toute vitesse une première fois ce formidable roman. Maintenant je le relis en le distillant. lentement comme on savoure un bon vin. J, appréhende déjà d’arriver
Ou,i, vous avez raison, c’est le genre de livre qu’on a plaisir à relire, pour savourer…
[...] Little Bird de Craig Johnson. Grands espaces, désir et frustration, amour et non-dit, secret de famille, Amérindiens, héros fragile : le livre que Clint Eastwood pourrait adapter, dans la lignée de Sur la route de Madison, avec le maître himself dans le rôle du vieux sheriff, Meryll Streep et s’il était encore de ce monde, Charles Bronson dans celui du vieil Indien bourru, Ours Debout. (C’était « deux en un », la chronique ET le casting). [...]