Le Hérisson de Mona Achache
Par Rémi Prin • mer 1 juil 2009 • Categorie: CinémaSortie le 3 juillet 2009
Après Anges et Démons et Millenium, il était inévitable que le monde du cinéma français fasse à son tour les yeux doux à son phénomène littéraire national. Heureusement pour nous, malgré ses un million cent soixante mille exemplaires vendus, le succès romanesque qui donne lieu aujourd’hui à une adaptation cinématographique n’est ni un Marc Levy, ni un Guillaume Musso. L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery est un très bon roman, ce qui donnait dès lors à cette adaptation des avantages certains.
Deuxième bonne nouvelle, la réalisation a été confiée à une toute jeune cinéaste de 27 ans, Mona Achache, dont c’est le premier long-métrage. Lorsque l’on sait que Nicole Garcia était en lice pour obtenir les droits, on est heureux de savoir qu’enfin ces best-seller peuvent ne pas être confiés qu’à des réalisateurs-stars. Savoir enfin que Muriel Barbery n’a pas laissé son roman entre les mains du très intéressé mais peu intéressant Jean-Pierre Jeunet nous permet de pousser un soupir de soulagement. En effet, à l’heure où les premières images de son nouveau film, Micmacs à tire-larigot, plus écoeurantes que jamais avec ses réétalonnages fluos entre vert chewing-gum et jaune urine, commencent à circuler sur internet, on se dit que, tout de même, il y a une justice dans l’esthétique et dans le bon goût.
Ainsi, c’était plein d’empathie qu’on allait voir ce Hérisson librement inspiré du roman de Muriel Barbery. Qu’en reste-t-il à la sortie ?

Il faut avant tout rappeler la difficulté qu’il y avait à tirer une adaptation intéressante et cinématographique de ce roman qui s’articulait sur le croisement de deux journaux intimes. Celui de Madame Michel (ici Josiane Balasko, un choix sans surprise, mais loin d’être décevant), concierge au 7, rue de Grenelle, et de Paloma Josse (Garance Le Guillermic, très belle révélation du film), une enfant surdouée de 9 ans habitant le même immeuble, qui a pris la décision de se suicider dans quelques mois après avoir mis le feu à l’appartement bourgeois de ses parents.
Comment rendre visuels deux monologues intérieurs et donc deux personnalités d’écriture, deux points de vue d’auteurs ?
Dans le roman, Barbery allait même jusqu’à adopter, certes un peu facilement, deux polices d’écriture différentes pour passer d’un personnage à l’autre. Ici, plutôt que de se creuser la tête, Mona Achache à préférer adapter le roman au medium utilisé, à savoir le cinéma. Exit donc le journal intime, Paloma Josse sera perpétuellement entichée de la vieille caméra de son père pour réaliser son journal intime. De Paul Léautaud1, on est passé à Jonas Mekas2, de Julien Green3 à Joseph Morder4.
C’est la première déception du film qui, de ce fait, perd le sujet majeur du livre de Barbery, c’est-à-dire l’écriture, la littérature, la question du style littéraire, sans pour autant développer celui qu’elle s’invente, c’est-à-dire, le cinéma.
Manifestement bien plus intéressée par les personnages du roman que par ce qu’ils produisent, Mona Achache perd rapidement la question du point de vue qui était essentielle chez Barbéry et uniformise la totalité de son film d’un regard objectif et omniscient. Si dans le roman le style et la police d’écriture nous permettaient de passer d’un univers à l’autre, le film ne cherche jamais à différencier visuellement ou esthétiquement ses deux personnages. Dès lors, là où la rencontre entre Paloma et Madame Michel aurait dû se révéler comme la collision entre deux fortes personnalités, celle de deux solitudes aussi différentes que semblables reliées par le seul amour de la culture, Mona Achache semble impatiente que la rencontre se produise pour se livrer au récit, traité un peu naïvement, de l’amitié entre la jeune suicidaire et la concierge misanthrope.
De même, les rôles secondaires qui peuplent l’immeuble de Madame Michel et de Paloma Josse n’étaient vus qu’à travers le regard de l’une et de l’autre ce qui en faisait des personnages de second plan au sens esthétique du terme. À ce titre, on peut s’interroger sur le changement de titre (de L’Élégance du hérisson on est passé au Hérisson) ainsi que sur le Librement inspiré du roman de Muriel Barbery que proclame l’affiche. En effet, au niveau des actes et des faits, le film s’avère être d’une fidélité absolue, mais c’est tout le discours de Barbery sur la destination de la culture et la lutte des classes qui passe à la trappe.
Ne reste plus que la jolie histoire d’amitié, certes très touchante, entre les deux personnages principaux. C’est hélas un peu maigre.

C’est avec l’arrivée du mystérieux M. Ozu (Togo Igawa, en prince charmant clinquant) que le film s’enfonce de plus en plus loin dans ce qui semble être un déni de toute la réflexion sur la place de la culture développée par Barbery dans son roman. Comme pour le début du film, ce qui semble démanger Mona Achache, c’est de raconter le très beau conte de fée dans lequel le beau japonais tombe amoureux de la vieille concierge. Pour Josiane Balasko une sorte de «Trop beau pour toi » bis bien plus convenu (on s’en doute) que le film de Bertrand Blier !
Évidemment, on ne peut pas non plus nier son plaisir. Le Hérisson remplit son cahier des charges jusqu’à la fin, émouvant sans jamais tomber dans le pathos. C’est plutôt bien filmé et esthétiquement sans fioritures et certains passages demeurent savoureux, comme cette scène où Madame Michel se retrouve confrontée chez M. Ozu aux toilettes à la japonaise avec Requiem de Mozart et jets d’eau multiples à la clef, ou à ces petites séquences d’animations qui donnent du charme à cette histoire.
Notons aussi une distribution efficace avec des seconds rôles qui, d’Ariane Ascaride à Wladimir Yordanoff en passant par Anne Brochet en mère névrosée, font mouche.

Au final, pour les lecteurs du roman, il sera difficile de ne pas être critique par rapport à toute la réflexion passionnante brassée dans le roman de Barbery et qui semble ici avoir été assez scandaleusement ignorée. Certes, l’aspect parfois élitiste du livre a pu paraître difficile à exploiter au cinéma, mais il n’empêche qu’un honnête divertissement comme le film de Mona Achache aurait indéniablement gagné à exploiter certains des aspects culturels du roman. On pense notamment aux Mouvements du monde que la petite Paloma cherche à saisir et à capter à tout prix avant de se donner la mort, et même à toute la réflexion sur la phénoménologie que Madame Michel, sous la plume de Barbery, parvenait à argumenter avec un discours pédagogique d’une étonnante clarté. Karl Marx, Edmund Husserl, Emmanuel Kant et tous les autres philosophes et auteurs convoqués dans ce livre n’auraient-ils pas mérité la place simple et jamais démonstrative que Barbery leur laisse dans son livre ? Une des raisons qui font de ce joli petit film un divertissement certes honnête, mais jamais vraiment intéressant.
Le Hérisson, mise en scène de Mona Achache, librement inspiré de L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery (Éditions Gallimard)
Avec : Josiane Balasko (Renée Michel), Garance Le Guillermic (Paloma Josse), Togo Igawa (Kakuro Ozu), Anne Brochet (Solange Josse), Ariane Ascaride (Manuela Lopez) et Wladimir Yordanoff (Paul Josse)
Photographie : Patrick Blossier
Musique : Gabriel Yared
Durée : 100 minutes
Crédit photographique : Pathé Distribution.
- Écrivain français célèbre pour avoir rédigé un vaste journal intime de plusieurs volumes. [↩]
- Réalisateur ayant popularisé le journal filmé. [↩]
- Écrivain qui rédigea aussi un journal en 18 tomes entre 1926 et 1998. [↩]
- Cinéaste. Le 30 octobre 1967, il débute son Journal filmé qu’il poursuit aujourd’hui. [↩]
Rémi Prin est un ancien rédacteur Cinéma du magazine.
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