Le Théorème d’Almodóvar d’Antoni Casas Ros
Par Vincent Jolit • sam 18 juil 2009 • Categorie: LivresParution le 18 juin 2009
Personne n’a jamais vu l’auteur du Théorème d’Almodóvar. Aucun éditeur, aucun journaliste. D’Antoni Casas Ros, nous ne connaissons que sa nationalité, française, et son année de naissance, 1972. Nous subodorons qu’il est fasciné par la littérature en général et par les écrivains latino-américains en particulier – Juarroz, surtout, mais aussi Bolaño – tant leur présence est palpable au sein du roman. Le reste n’est qu’hypothèse. Il aurait été défiguré dans un accident de voiture. Depuis, il ne sortirait que la nuit. Ou cagoulé. Il habiterait Barcelone maintenant. Ou bien Rome. À moins que ça ne soit Gênes…

Suscitant le mystère autour de lui et de son œuvre, s’assurant de la sorte une certaine notoriété ou du moins la curiosité des critiques, Antoni Casas Ros frappe dès son premier roman1 à la porte du mythe littéraire, à l’instar des J. D. Salinger ou autre Thomas Pynchon. Mais la comparaison s’arrête là tant Le Théorème d’Almodóvar est un livre unique, inclassable. Roman ? Autofiction ? Impossible de répondre. Certes, le narrateur se nomme Antoni et vit reclus à Gênes. Défiguré à la suite d’un accident de la route qui coûta la vie à sa petite amie, il consacre ses journées à l’écriture d’un scénario, Le Théorème d’Almodóvar, tiré de sa propre vie. Lorsqu’il n’écrit pas « uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre de l’espace vide », il médite sur les théories newtoniennes, sur les mathématiques, les atomes et rêve de convertir l’univers en équation : « Si les mathématiques envahissaient le champ stellaire, l’invention ne serait plus limitée. Parfois, j’écris des équations comme un compositeur jette sur le papier les notes les unes après les autres, comme un paveur découpe son morceau de granit qui prend sa place sans le moindre heurt. »
Évitant le regard des autres, conscient de sa monstruosité, Antoni ne sort qu’à la nuit tombée, masqué : « Depuis quinze ans, personne ne m’a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. » L’existence d’Antoni est faite de vide. En ouvrant chaque chapitre, les citations de Newton nous guident à travers ce néant qu’est l’existence ascétique de ce solitaire. Mais lors d’une de ses escapades nocturnes, Antoni rencontre Lisa, prostituée transsexuelle, qu’il va aimer. Se substituant à l’écriture, l’incarnant et la complétant, Lisa est la fête qui surgit au centre du vide. En remplissant l’espace, elle va donner un visage à Antoni. Les deux exclus puiseront de cette union la force qui leur permettra de se confronter au monde. De vivre enfin.
Bien sûr, il est aisé de voir dans Le Théorème d’Almodóvar une œuvre autobiographique. Seulement ici, la réalité crue se mêle à l’onirisme, au fantasque. Les pistes se brouillent vite. Dès l’entame du roman, alors qu’Antoni évoque « le récit d’une vie bien remplie », les passages bouleversants narrant la vie de cet homme sans identité, sans visage, laissent la place à ceux ouvrant sur un monde parallèle, fantasmé et excentrique. Pedro Almodóvar fait son apparition dans les rues de Gênes, il souhaite adapter le scénario d’Antoni, faire de son anomalie et de sa solitude un film. C’est Almodóvar qui lui fait rencontrer Lisa, c’est Almodóvar qui devient le confident d’Antoni, c’est lui encore qui, bon démiurge, devient a posteriori le créateur d’Antoni, celui qui va le façonner, le préparer au bonheur. Pour le narrateur, « Almodóvar est un peintre », l’artiste qui, à la différence des écrivains « obligés au réalisme », va « faire violence à notre imaginaire ». Il est avec Newton le fil conducteur du récit, son métronome.
Si l’idée de faire intervenir une personne existante, un cinéaste en l’occurrence, enrichit le livre, lui permet d’évoluer, de passer de la réalité au rêve, le choix d’Almodóvar colle peut-être trop à Antoni, à moins que ça ne soit Antoni qui ressemble trop à un personnage d’Almodóvar : la monstruosité, la nuit, le transsexuel. On pourrait lui reprocher ce manque d’imagination et de variété, le fait qu’en sollicitant le réalisateur de Parle avec elle, Casas Ros tombe un peu dans la facilité. Oui, peut-être. Et puis il y a aussi la présence de ce cerf, celui-là même que le héros a heurté en voiture. L’animal vient trouver refuge sur le canapé d’Antoni pour former avec le couple d’amants un trio atypique. Oui, ça surprend. Mais cela fonctionne parfaitement grâce à l’équilibre que le texte trouve en passant d’une écriture banale – rarement – à des pages d’une grande beauté – le plus souvent –, des feuilles poignantes qui soulignent que l’amour, sous toutes ses formes, est possible, que la difformité n’est rien d’autre que le pendant de l’harmonie.
Sorti chez Gallimard en janvier 2008 sans connaître le succès, explosif, auquel il pouvait prétendre, Le Théorème d’Almodóvar est un roman baroque où l’excentricité croise les théories mathématiques. Mais il s’agit également d’une réflexion sur l’impossible adaptation du monstre à la vie. Le style est certes parfois un peu kitsch mais souvent flamboyant et subtil. Aujourd’hui disponible en poche, le livre postule au titre de roman de l’été. Ce qui serait un moindre mal.
Le Théorème d’Almodóvar d’Antoni Casas Ros
Éditions Gallimard, collection Folio
156 pages
Crédit photographique : Éditions Gallimard
- Son second livre, Mort au romantisme, paru en mars 2009, est un recueil de nouvelles. [↩]
Vincent Jolit est un des rédacteurs Livre du magazine.
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