Tue-Loup – Rom, Thomas, Vlad et les autres…
Par Thomas Sinaeve • jeu 17 sept 2009 • Categorie: MusiqueSortie le 14 septembre 2009

Ne pas s’y tromper : l’album a beau paraître sous le nom de Tue-Loup, en gros et en rouge, il est avant tout une histoire d’amitié voire de famille musicale. Son titre, Le Goût du bonbon, était d’ailleurs le nom du projet de départ avant que celui-ci ne soit rattaché de manière plus explicite à la galaxie Tue-Loup – ce qui soyons franc ne choquera pas outre-mesure les fans du plus grand groupe français en activité.
Cet album – nos lecteurs s’en souviennent peut-être – nous avait été annoncé en mars dernier par Xavier Plumas1 lui-même comme « Un album un peu bâtard, puisqu’on [Rom Liteau et moi] s’y partage le micro, et qu’il y a deux batteurs : celui de Tue-Loup ainsi que Thomas Belhom celui des Tindersticks ». De là à s’attendre à être dérouté il n’y avait qu’un pas que l’on se sera empressé de refaire en arrière à l’écoute du Goût du bonbon, album singulier, profond, troublant comme ce mythe de Dracula2 dont il s’inspire… mais en aucun cas déroutant pour l’amateur de Tue-Loup.
C’est que le groupe sarthois, dans le fond, n’a jamais été que cela : un projet bâtard, hybride d’influences si diverses que son univers crépusculaire n’a pu au fil du temps que s’accommoder merveilleusement des rencontres et des collaborations. Souvent considéré comme folk (quoique le terme soit des plus réducteurs, à moins qu’on pense – mais qui y pense vraiment en France ? – à la folk expérimentale américaine), Tue-Loup a depuis longtemps pris l’habitude de se transformer, de défricher… à la fois reconnaissable à la première note et parfaitement insaisissable – ce qui en fait l’homologue français des plus grands groupes de rock anglo-saxons. Révélé à la fin des années 90 via une poignée d’albums décharnés et magnifiques, il a depuis gagné ses galons de collectif hors-normes à coup de chefs-d’œuvre inclassables, parvenant à incorporer ici un piano, là un slameur (l’excellent Rom Liteau, justement de retour au casting cette année), sautant du rock sombre à la folk intimiste en passant par des jams seventies… sans jamais trahir ni dénaturer son univers à la fois rural et sophistiqué, élégant et cru, sinistre et tendre…

En ce sens, et même si Liteau et Belhom ont droit à leurs noms sur la pochette3, Le Goût du bonbon reste clairement un album de Tue-Loup, identifiable dès l’intro du premier morceau (Le Camping – au demeurant l’un des meilleurs) et la première manifestation du son si particulier développé depuis treize ans maintenant par le guitariste Thierry Plouze4. Une suite logique aux torturés Penya et Rachel au rocher, survenant après un Lac de Fish plus acoustique et apaisé, au sein de laquelle la scansion nerveuse de Rom Liteau fait office de pièce maîtresse. Tendus à l’extrême, chargés d’électricité et en permanence au bord de l’explosion, les titres construits autour de ses interprétations habitées sont renversants – qu’il s’agisse de tempêter sur Vladimir ou de loucher vers le post-rock le temps du magnifique Dès lors… peut-être la meilleure chanson de l’album, celle en tout cas où l’adéquation entre les univers des protagonistes semble la plus parfaite et celle, aussi, au cours de laquelle Tue-Loup s’éloigne le plus de ses sentiers musicaux habituels, orchestrant une rencontre fantomatique et poignante entre Bashung et Low.
Idéalement placé au centre de l’édifice, ce sommet est suivi par une comptine folk typique chantée par Plumas5, une jolie voix féminine6 et mêmes des enfants en guest-stars. On pourrait difficilement faire plus différent de Dès lors ou de la vicieuse Mon vin de garde que cette adorable Chanson du forban7, elle-même suivie d’un instrumental aérien… or, aussi étonnant que cela puisse paraître sur le papier, les titres se suivent de manière très naturelle, alternent les couleurs musicales comme les émotions sans jamais donner l’impression que l’ensemble manque de cohérence ou qu’on serait face à une compile (ou des featuring, ou un side-project). Même lorsque Liteau est au second plan ou absent, il se dégage de ce Goût du bonbon une véritable dynamique de groupe… et donc d’album. Rien d’étonnant donc à ce que le final prenne des airs de morceaux de bravoure, amalgame parfait entre deux voix tout à la fois radicalement opposées et également habitées, et chef-d’œuvre psychédélique achevant de convaincre l’auditeur fasciné qu’il n’est pas en face d’un banal essai collaboratif ou d’un de ces « albums intermédiaires » et/ou récréatifs comme nombre de groupes en publient parfois.
Non, Le Goût du bonbon est une œuvre à part entière, passionnante et plus inventive que la plupart des disques parus cette année réunis. Une œuvre que l’on espère bien voir défendue sur scène incessamment sous peu, et dont on ne peut que souhaiter que la scène indie, si prompte à ériger des cultes au premier anglo-saxon venu, saura lui offrir le succès qu’elle mérite. Énorme, donc.
Le Goût du bonbon, de Tue-Loup, Rom Liteau et Thomas Belhom, édité chez T-Rec.
Crédit photo : Tue-Loup.
- Chanteur du groupe. [↩]
- Ceci précisé à titre purement informatif car pour tout dire… ne fût-ce la lecture du dossier presse j’aurais probablement mis des jours à essayer de percer le secret des textes… Au passage si vous n’avez jamais lu le formidable roman de Bram Stoker, que Wilde considérait comme le plus important du XIXe siècle, sachez qu’il est libre de droits et donc facilement disponible en version intégrale sur Internet (et oui, bien entendu, nous acceptons les commentaires de remerciements). [↩]
- En plus petit… pourquoi en plus petit d’ailleurs, Monsieur le label ? [↩]
- Dont on ne chante définitivement pas assez les louanges, considérant trop souvent – à tort – que l’identité de Tue-Loup doit principalement à Plumas. [↩]
- On aurait d’ailleurs pu l’entendre sur son album solo. [↩]
- Je crois qu’il s’agit de son épouse, mais comme je ne suis pas sûr je le mets seulement dans une note. [↩]
- C’est d’ailleurs sans doute ce que Plumas a voulu laisser entendre en employant l’expression « un album un peu bâtard »… [↩]
Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
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Toutes les critiques que je lis sur ce nouvel opus de Tue-loup sont bonnes… mais personnellement, et malgré plusieurs écoutes, je suis déçu. Si on retrouve bien le son Tue-loup, on dirait qu’ils ont enregistré une mauvaise répétition où tout les musicos étaient fatigués et à moitié endormis. Les textes sont à la limite du médiocre, et c’est d’ailleurs ça qui plombe l’album. Hormis deux ou trois titres qui sortent du lot, avec pour “il ne pleut pas” une légère influence Calexico, le reste est à l’instar des titres eux aussi sans recherche “sonnet du trou du cul” ou “je ne suis queue”… Aucune grâce, de la lourdeur. Bien loin du flamboyant Lac de Fish avec ses murder ballads ou de la prégnance de “La belle inutile”. Vraiment très déçu.
Bonjour Marsiho,
Je ne vois pas vraiment de lourdeur ni de médiocrité dans les textes, vous citez “Je ne suis queue”, mais le texte de Rom Liteau est dans la droite ligne de ceux qu’il a écrit sur l’album Penya ; il est certain qu’il y a un goût peut-être plus prononcé pour le grivois, mais cela a toujours plus ou moins existé chez Tue-Loup…
L’album reste extrêmement riche du point de vue musical (c’est marrant, j’étais justement en train de l’écouter). “Aux Carpathes”, “Il ne pleut plus”, restent des titres assez foisonnants. Enfin, je ne ressens pas vraiment la même chose que vous, même si je conviens que Le Goût du bonbon est un album nettement plus abrupte, plus brusque, cru…
J’en profite pour signaler que Tue-Loup est en concert ce soir à L’Archipel : http://culturofil.net/2009/11/26/deuxieme-rencontres-musique-et-litterature-a-larchipel/
“le reste est à l’instar des titres eux aussi sans recherche “sonnet du trou du cul” ou “je ne suis queue”… Aucune grâce, de la lourdeur.”
C’est Arthur Rimbaud qui va être content, puisque le Sonnet du trou-du-cul, sauf erreur de ma part, c’est de lui. En ce qui me concerne, je ne suis d’accord ni avec la critique (que je trouve “too much”), ni avec le commentaire (que je trouve vraiment à côté de la plaque, parce que les textes, du moins ceux de Xavier Plumas, sont au niveau habituel, il n’y a aucune rupture stylistique, de même pour la musique, beaucoup de morceaux sont du “pur Tue-Loup”). C’est un bel album, franchement original, assez prenant, que je trouve, hélas, gâché par quelques passages un peu moyens. Sinon, c’était bien le concert ? Tu y étais ?
Ah ah ! Pour le savoir, il faudra lire Culturofil jeudi prochain
(et sinon, oui, c’est Rimbaud… Rimbaud et Verlaine pour être précis, cela dit pour être honnête je l’ignorais il y a encore 24 heures…)
[...] de l’absence de Rom Liteau (qui rendait évidemment un peu délicate la transposition du Goût du bonbon6), faisant de fait la part belle aux morceaux de… leur excellent prochain album7. Ce qui du [...]