Malgré nous : vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !
Par Julien Meyrat • lun 28 sept 2009 • Categorie: Bande DessinéeSortie le 23 septembre 2009

La famille Fisher a plus que payé son dû à la patrie. Quelle qu’elle soit d’ailleurs. Le père a perdu un bras pour l’Allemagne pendant la Grande Guerre, et un fils pour la France pendant la Seconde. Pas facile de vivre dans cette Elsaß1 qui donne son titre à ce premier tome, terre ballottée en permanence entre Gaule et Germanie. Désormais occupée, abandonnée par Pétain aux bons soins du Führer, le peuple alsacien se voit contraint de plier. C’est dans ce contexte propice à toutes les trahisons et tous les sacrifices que Louis Fisher vit son adolescence et découvre le douloureux monde des adultes. Engagé dans les jeunesses hitlériennes, puis par un malheureux concours de circonstance dans la Waffen-SS, il devient comme tant de ses compatriotes un désigné volontaire, un enrôlé de force… un « malgré-nous ».

La Seconde Guerre mondiale inspire bien des artistes ces derniers temps, en général pour nous en montrer des facettes un peu plus originales qu’à l’ordinaire. Avec Malgré nous, Thierry Gloris se positionne bien loin de l’iconoclaste Inglorious Basterds de Quentin Tarantino. Diplômé d’histoire, Gloris s’est inspiré de ses souvenirs de famille pour cette intrigue à l’intérêt quasi documentaire sur cette période troublée de l’histoire alsacienne. Si elle sort du cadre « simplement » pédagogique, c’est qu’elle décrit en parallèle le passage à l’âge adulte d’un jeune homme fougueux, idéaliste et non dénué d’une certaine naïveté. Le jeune Louis Fisher passe rudement d’une jeunesse relativement protégée à un monde dur, sans pitié, où la femme qu’il aimait l’abandonne pour les bras d’un collaborateur, où sa sœur tombe amoureuse d’un occupant et où il se voit contraint de choisir entre les camps pour lui et sa famille et un engagement dans les SS.
Si l’auteur n’évite pas certains clichés et facilités scénaristiques (on notera en particulier ce très feuilletoneux « ennemi d’enfance » devenu officier SS), il n’en rappelle pas moins cette étrange propriété de l’Occupation : c’est dans ces moments troubles que les gens se révèlent réellement, que jaillissent là où l’on ne les attendait pas l’héroïsme le plus sublime et la perfidie la plus noire. Le jeune Louis fera les frais de cette dernière. Les peintures de Marie Terray, quoique parfois un peu statiques, servent à ravir ce scénario, notamment dans les contrastes entre intérieurs (sépia) et extérieurs (bleus et glacés). Ce côté « photos de famille » est en tout cas parfaitement raccord avec l’époque. Mais une des grandes forces de cette BD reste de nous rappeler que Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine n’est pas juste une comptine pour enfants. Après cette lecture, vous ne la fredonnerez plus jamais comme avant.
Malgré nous, tome 1, Elsaß, scénario de Thierry Gloris, dessins de Marie Terray, éditions Quadrants, collection Boussole.
Crédit image : Malgré Nous (Gloris-Terray) – Quadrants
- Alsace dans la langue de Goethe. Prononcez « elzass ». Le ß (« eszet »), lettre typiquement germanique, correspond à un double s. [↩]
Julien Meyrat est un des rédacteurs Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Julien Meyrat


[...] sur notre phase « Seconde Guerre mondiale ». Après les malgré-nous alsaciens, les sous-mariniers allemands. Plongeant, c’est le cas de le dire, au cœur de la triste vie [...]