Gomorra de Roberto Saviano
Par Sophie Lenoir • sam 17 oct 2009 • Categorie: LivresParution le 17 septembre 2009

Naples, capitale de la Campanie, est une des villes les plus pauvres d’Italie, et compte parmi les plus dangereuses d’Europe. Le taux de chômage y est de 25 %, celui de pauvreté de près de 32 %. Pourtant, elle abrite des personnalités richissimes – dont le pouvoir et les finances vont croissant. De plus, Naples est une ville particulièrement active : l’importance du chômage n’est nullement un problème quand une majorité de la population travaille au noir. Quand la quasi-totalité d’une ville travaille – activement ou passivement – pour la camorra.
La camorra n’existe pas. À Naples et dans sa banlieue, on parle de Système. Le système de Secondigliano – nom d’un des quartiers les plus pauvres et les plus « actifs » de la ville – par exemple. Les camorristes – ainsi désignés par la justice et par leurs délateurs – se considèrent comme des entrepreneurs, des hommes d’affaires. Et quelles affaires ! Trafic d’armes et de drogue, évidemment, mais aussi contrefaçon de vêtements de luxe et dissimulation de déchets toxiques, deux marchés en pleine expansion. Un comble lorsqu’on sait que Naples connaît depuis quinze ans déjà une crise des déchets, les autorités ne parvenant pas à écouler la quantité d’ordures ménagères produite chaque jour par la ville. Et pour cause : dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, quiconque refuse de travailler avec la camorra pourra se creuser longtemps la cervelle avant de trouver une solution.

Parce que la camorra est puissante et compétitive. Que vous cherchiez à écouler vos déchets nucléaires ou à lancer une nouvelle collection pour votre marque de haute couture, elle saura vous faire une offre bien plus intéressante que les puissances légales : un résultat rapide, discret et à bas prix. Parce qu’elle a derrière elle des hommes, des femmes, qui travaillent jour et nuit. La plupart des stylistes et des couturières de Naples sont des immigrés sans papier ou des locaux talentueux sans diplômes. Même si ce n’est pas grand-chose, elle leur offre ce qu’ils peuvent espérer de mieux. Un salaire, un toit. Et l’État ne peut pas lutter contre ça.
Roberto Saviano a écrit Gomorra après un an d’observation du Système. Il connaissait son existence depuis sa prime jeunesse, mais pendant un an, il s’est attaché à en comprendre les rouages, à recueillir et enregistrer des témoignages, à se lier d’amitié avec de jeunes camorristes. À propos d’Augusto La Torre, parrain de la petite ville de Mondragone, Saviano écrit :
« Le parrain voulait que les exécutions se fassent dans l’intimité, entre amis. »
Et c’est précisément le principe que Saviano a appliqué pour construire ce livre-reportage. En se liant à la camorra, en endormant sa méfiance, il a pu voir, noter, dénoncer. Des faits que tous, à Naples connaissent mais que personne n’oserait critiquer ou remettre en question. Parce que la camorra est le tronc et la tête de l’économie italienne, un pilier central de l’économie européenne. Abattez le Système et c’est notre système à nous qui en pâtit. Les chefs de clan le savent, et comptent sur l’importance de ce fait pour garantir l’omerta. Mais Saviano a refusé de préférer la sécurité à l’honnêteté et il a choisi de parler ; pire : il a choisi d’écrire. Et c’est pour cette raison, ce défi fait à leur toute-puissance que les dirigeants camorristes l’ont condamné à mort après la publication de son livre1, bien plus que pour les dénonciations qu’il y fait.
Car Saviano dénonce : en s’appuyant sur les déclarations des repentis, il nomme les chefs de clan, précise leur pouvoir et quantifie leurs (mé)faits d’armes. Oui, Saviano dénonce, c’est incontestable. Incontestablement le point le plus important de son témoignage et le plus fastidieux aussi. Certes, il était important de le faire, et nécessaire que les napolitains et autres habitants de la Campanie puissent mettre un nom sur ceux qui détiennent sur eux un pouvoir absolu. Mais on ne peut se départir, à la lecture de ces paragraphes – parfois des demi-pages entières – d’énumération de chefs de clans et d’affiliés, de la désagréable impression de s’attaquer à un annuaire. Un annuaire du grand banditisme, effrayant par sa longueur, certes, mais un annuaire tout de même. Sans conteste l’aspect le plus rébarbatif de cet ouvrage, autrement bien construit, écrit avec fougue – peut-être un peu trop. On a parfois plus le sentiment de s’attaquer à un mauvais polar qu’à un témoignage. Mais on mettra ce manque de neutralité journalistique sur le compte de l’implication de Saviano envers une ville, une région, dans laquelle il a grandi et qu’il a toujours vu souillée, infestée par la camorra et ses ramifications multiples et complexes. Et on conseillera, à ceux pour qui ces quelques défauts pourraient gâcher l’importance du geste de Saviano – oser parler dans une ville condamnée depuis trop longtemps au silence – de préférer au livre le film qui en a été tiré2.
Gomorra de Roberto Saviano
Folio
459 pages
Crédit photographique : Folio
Sophie Lenoir est une des rédactrices Livre du magazine.
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