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Eiffel – Retour de flamme

Par Thomas Sinaeve • jeu 22 oct 2009 • Categorie: Musique

Disponible depuis le 05 octobre

Appréciation de Thom niveau 1

On l’attendait avec envie et fébrilité. Peut-être pas comme le Messie – n’exagérons rien. Mais au moins comme l’un des évènements de l’année. Parce qu’Eiffel – on vous le confie mais que cela reste entre nous – est sans le moindre doute possible le meilleur groupe de rock français en activité. Ou disons : de « rock dur ». Faut dire que la concurrence vole tellement bas que ce n’est pas bien dur, non plus.

Au fil des années le groupe de Romain Humeau est parvenu à s’imposer comme une référence, mais une référence qu’on n’entend jamais et dont la majorité des habitants du pays ignore l’existence. Étonnant paradoxe dont on peinera à identifier précisément la source. Et pourtant incontestablement, ces dernières années, les jeunes groupes puisant leur inspiration chez Eiffel sont de plus en plus nombreux, ce qui ne peut que prêter à sourire lorsqu’on se souvient qu’il y a encore cinq ans beaucoup taxaient (à tort !) le groupe parisien de sous-Noir Désir.

Du mythique groupe français il est plus que jamais question cette fois-ci, puisque Bertrand Cantat en personne s’est déplacé pour faire les chœurs sur À tout moment la rue, ébouriffant premier single auquel il confère une ampleur évidente. Adoubement, envie de tendre l’autre joue ou volonté de clore définitivement de bien inutiles débats1… peu importe, dans le fond. Car si une certaine presse n’a évidemment pas manqué d’en faire des tonnes sur ce qui ne sont après tout que quelques lignes de chant mixées en retrait2, À tout moment a largement de quoi faire parler de lui sans qu’on s’attarde sur ses notes de pochette.

Pochette de l'album A tout moment

D’abord parce que c’est un excellent album de rock, et que notre doux pays n’en accueille pas toutes les semaines en son sein. Surtout : c’est un opus les deux pieds dans le plat de son époque, ce qui est encore plus rare en ces temps troublés où la revendication semble avoir totalement déserté le champ du rock’n'roll. C’est vrai en général ; cela l’est encore plus chez nous. Les usines licencient à tour de bras, la crise ronge le pays, les valeurs républicaines ébranlées font la une de manière quasi quotidienne… et que nous racontent les BB Brunes ? Que le chanteur a plaqué sa copine à la fin d’une teuf bien arrosée ? Allons donc. Pour les gens de la génération d’avant, qui se sont révélés au rock dans une époque pas si lointaine où la France arborait fièrement ses Noir Désir et autres No One Is Innocent, tout ceci semble bien superficiel et assurément dérisoire. Et si l’on aime à ce point Eiffel, c’est aussi en partie parce qu’il est l’un des derniers groupes à aller au charbon, à avoir un discours un peu plus élevé que la moyenne et à ne pas donner l’impression qu’il est évadé d’un bon vieux temps de carte-postale.

Sans être explicitement politique, ce qui relèverait de l’excès inverse, À tout moment est clairement habité par cette tension, cette urgence, cette incertitude bien d’aujourd’hui. Emporté dans une Nébuleuse mélancolique, le groupe égrène ses titres hantés et rageurs, tantôt abrasifs (Le Cœur Australie) et tantôt aériens (remarquable adaptation du Mort, j’appelle de ta rigueur, de Villon3, défendant une certaine idée du binaire en partie héritée du grunge (Mille voix rauques).

Et si à la première écoute on a la sensation que la révolution n’a pas vraiment eu lieu du côté de Bordeaux (où Eiffel a enregistré le disque), un soupçon d’attention4 détrompera rapidement l’auditeur étourdi : voici un album d’une rare richesse instrumentale et harmonique, à la production soignée et aux arrangements remarquables (au demeurant la marque de fabrique de Humeau). Ici un piano, là un banjo, là encore un hautbois… À tout moment évoque en fait souvent le superbe (et trop méconnu) album solo de Romain5, avec en prime de délicieuses réminiscences « buzzcocksiennes » (Cet instant-là, Clash). Largement de quoi nourrir des espoirs de succès pour un ouvrage dont on espère qu’il connaîtra une destinée plus glorieuse que le fabuleux Tandoori, qui faillit bien entraîner la dissolution du quatuor6. Non content d’être un groupe talentueux, Eiffel est surtout un groupe nécessaire dans une scène française à la limite de la sclérose. Et À tout moment, un album remarquable.

À tout moment, d’Eiffel, édité chez Pias
Crédit photo : Eiffel

  1. Depuis le temps que les détracteurs d’Eiffel clament que Romain possède la même voix que Cantat… voici donc la preuve du contraire… []
  2. Aussi déplorable que ce soit c’était tristement prévisible… []
  3. Qui devient ici un simple Mort j’appelle. []
  4. Je sais, je sais… prêter attention lorsqu’on écoute un disque est quelque chose de terriblement démodé… []
  5. L’Éternité de l’instant (2005), assurément l’un des meilleurs disques français de cette décennie. []
  6. Enfin : son insuccès, bien sûr, et non l’album lui-même, qui était sans doute le meilleur du groupe. []
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Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
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7 Réponses »

  1. Ecouté une fois avec ce sentiment que ce n’était pas suffisant pour l’apprécier, comme tu le dis, d’ailleurs…
    Mais, à cette écoute, j’ai quand même eu franchement l’impression d’entendre, non pas forcément du “sous-noir désir”, mais l’influence des grands frères.
    A approfondir, donc, merci de me le rappeler !

  2. En même temps quel groupe échappe à cette comparaison ? (les qui ? BB quoi ?) (je précise : groupe de rock !) (pas de variétés)

    Je me souviens, quand le premier Eiffel est sorti, il a été comparé à Noir Désir… et pourtant Abricotine est loin loin loin de ressembler à du Noir Désir.

  3. C’est vrai que c’est quand même facile de comparer chaque groupe de rock ayant tendance à verser un peu dans le romantisme glauque à Noir Desir…
    Le jour où un nouveau venu se verra comparé à Eiffel, ce sera déjà une bataille de gagnée, non?

    Sinon, très bon album, fort réjouissant, même si (parce qu’attendu moins longtemps) un peu moins “motivant” que Tandoori.

  4. Un peu moins motivant ?

    C’est original, comme concept ;)

  5. J’explique: quand on attend un album pendant longtemps, on a faim, on a envie de savoir, d’écouter, et on est donc plus motivé à lui trouver toutes les qualités ou défauts du monde du monde (qu’elles soient effectivement présente ou pas), plus motivé à lui accorder une attention toute particulière…

    Third, Chinese Democracy, Tandoori, le prochain Bowie… étaient, ou sont, “motivants”, oui.

  6. Ah oui. Ok !

    Moi entre le 1/4 d’heure et Tandoori, l’album solo de Romain avait quand même bien étanché ma faim…

  7. [...] que pense Thomas de [...]