Mort de Judas de Paul Claudel
Par Sophie Lenoir • sam 24 oct 2009 • Categorie: LivresParution en septembre 2009

Qui ne connaît Claudel ? Non pas Camille, la sculptrice et maîtresse de Rodin, qui fut incarnée au cinéma par Isabelle Adjani1, mais son frère Paul, l’homme de lettres ? Diplomate, académicien, auteur de théâtre, poète et essayiste, il compte parmi les plus grands noms de la littérature française du début du XXe siècle. Parmi les plus controversés, aussi. Encensé par Robert Desnos, honni par André Breton, c’était un catholique fervent, pétainiste des premières heures, ce qui lui fut longuement reproché.
On connaît surtout Claudel pour ses pièces de théâtre, en particulier pour Le Soulier de satin, cette pièce-fleuve parue en 1929 qui doit certainement être la plus longue du répertoire français. Sa première représentation, mise en scène par Jean-Louis Barrault, le 27 novembre 1943, dura pas moins de cinq heures ! Et il s’agissait là d’une version abrégée. Cinq heures de drame mystique sur le thème du désir inassouvi, du pêché et de la rédemption.

Mais qui connaît Claudel, l’humoriste ? Toujours perçu comme un auteur abrupt, monolithique – ce qui est un jugement certes hâtif mais assez évident lorsqu’on pense à un homme qui a écrit près de quatre mille pages guidé par son amour de Dieu – Claudel n’était pourtant pas dénué d’humour, et même d’un certain sens de l’autodérision. Les deux textes courts réédités aujourd’hui par André Versaille ont été publiés une première fois en 19332, à une époque où Claudel, la soixantaine passée, avait décidé de consacrer le restant de sa vie à commenter les Saintes Écritures.
Si on apprécie de découvrir Claudel s’essayant à la brièveté et la concision – l’ouvrage ne fait même pas cent pages, présentation et postface comprises – on est d’autant plus conquis par son ironie et ses cabrioles autour de l’évènement majeur de la culture chrétienne : la crucifixion. Dans ces deux paraboles iconoclastes, La Mort de Judas et Le Point de vue de Ponce Pilate, il donne la parole aux deux personnages les plus honnis du catholicisme, pour notre plus grand régal.
Judas se présente comme un esprit pragmatique, un homme d’affaires, le seul clairvoyant parmi la petite bande de « Qui-vous-savez ». C’est qu’après tout, il fallait bien les loger, les nourrir tous ces gens-là, on ne pouvait pas toujours multiplier les poissons et se servir dans les champs, les agriculteurs auraient fini par faire des histoires. Il fallait bien que quelqu’un se charge d’organiser tout ça, tenir les cordons de la bourse. Et se servir au passage, parce qu’on n’a pas l’air sérieux quand on ressemble à un mendiant. Entre ce pleurnichard de Simon Pierre, cette dinde de Marie-Madeleine, et les jérémiades des ressuscités qui regrettent leur caveau, Judas finit par en avoir sa claque. Sans compter qu’au bout d’un moment, les miracles, c’est redondant. Alors, il finit par se ranger à l’avis des Pharisiens, des gens finalement tout à fait charmants, bien élevés, et raisonnables, eux, et vous connaissez la suite de l’histoire. Quant à ce pauvre Ponce ! Tout ce qu’il a fait, c’était pour préserver l’ordre public ! C’est que ça faisait du bazar, toutes ces processions, ça ne plaisait pas à l’empereur. Alors, il a fait ce qui s’imposait. Et après ça, madame Pilate qui disparaît, les poulets qui refusent de manger et tout le Panthéon statufié qui s’écroule en sa présence… Comme s’il avait fait quelque chose de mal ! « Si ces sauvages ont vraiment sacrifié leur Dieu, c’est leur affaire et je m’en lave les mains ! » s’indigne-t-il vertement.
Deux petits essais jouissifs dans lesquels il brocarde les souverains poncifs et provoque délibérément les catholiques bien-pensants, qu’il n’a jamais porté dans son cœur et dont il dira quelques années plus tard3 qu’ils « sont décidément écœurants de bêtise et de lâcheté ». C’est sans doute aussi bien pour leur faire un pied-de-nez que pour son propre plaisir qu’il nous plonge, au travers de ces deux pastiches, dans les souliers de Satan.
Mort de Judas de Paul Claudel
André Versaille éditeur
90 pages
Source : Wikipédia
Crédit photographique : André Versaille éditeur
- Camille Claudel, un film de Bruno Nuytten, avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu. [↩]
- Dans le recueil Figures et paraboles, Gallimard, 1936. [↩]
- En novembre 1940, en réaction à une déclaration de Fernand Laurent dans le journal Le Jour selon laquelle le devoir des catholiques était de se resserrer autour de Laval et de Hitler. [↩]
Sophie Lenoir est une des rédactrices Livre du magazine.
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Une petite lecture qui sent l’auto-derision et dont on apprécie le recul de l’écriture, au format idéal pour les RER bondés…
Je découvre Claudel avec ces deux paraboles (surement pas le meilleur moyen de connaître l’auteur d’ailleurs). Même si l’ironie et l’humour sont plutôt savoureux, j’avoue avoir lu des passages entiers sans comprendre de quoi il retournait. Je n’ai surement pas assez bossé mon catéchisme.
J’ai trouvé le style à la fois légèr et lourd. Légèr dans le ton, lourd dans l’abondance de méthaphores et de vocabulaire peut être un peu pompeux.
Merci pour cette critique!
@Denis : merci à vous pour votre commentaire et votre passage par chez nous !