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La Superbe – 2009, année Biolay ?

Par Thomas Sinaeve • jeu 5 nov 2009 • Categorie: Musique

Disponible depuis octobre 2009

Appréciation de Thom niveau 2

Deux semaines après la sortie d’un album qu’une fois n’est pas coutume on est bien content de chroniquer en retard, la question mérite d’être soulevée. Bien malin celui qui ces derniers temps aura échappé à Benjamin Biolay à la télé, à la radio ou dans les journaux. L’album, aux dernières nouvelles, se vend bien. Les critiques sont excellentes, même si beaucoup prêtent à sourire1. Pincez-nous chers lecteurs – on rêve. Depuis quand les disques aussi bons, aussi fins, aussi travaillés… ont-ils du succès ? Et dire que Bashung n’est plus là pour voir ça…

Entre nous, tout cela semble presque trop facile (en tout cas c’est assurément trop beau). Il y a encore un mois, Benjamin Biolay était selon vos amis un connard arrogant se prenant pour Gainsbourg (et de vous parler de sa non-voix, de ses cheveux, de son snobisme). Aujourd’hui les mêmes trouvent que c’est un artiste exceptionnel qui vient de sortir un superbe album – car vos amis bien sûr ne s’épargnent pas le jeu de mots à deux balles (pourquoi le feraient-ils alors que les journalistes eux-mêmes ne s’en privent pas, rivalisant de formules plus pauvres les unes que les autres depuis la sortie – il faut bien combler la célèbre peur du vide qualitatif2 ?). On est à la fois géné aux entournures par ce buzz subit et ravis du pied de nez. Car une fois n’est pas coutume, c’est bien de l’incroyable talent de Biolay dont on cause le vendredi soir entre amis, ces derniers temps. Faire un succès d’un double-album aussi riche, varié, complexe et torturé… c’est une performance qui mérite d’être applaudie longuement3. Car pour être honnête, en écoutant pour la première fois La Superbe, quelques jours avant sa sortie… on sentait plus volontiers venir le four que des pole-positions sur toutes les plateformes de téléchargement légal (destin réservé à cet album au bout d’une petite semaine). Depuis des années qu’il vomit publiquement (et qu’il est quasiment le seul) les artistes kleenex, la musique populaire nivelée vers le bas, le cynisme, la pipolisation, la superficialité… le fait que Benjamin Biolay parvienne aujourd’hui à voir croître sa popularité sans affadir ni même simplifier (au contraire) sa musique constitue pour lui une victoire dont on imagine sans peine qu’elle n’a pas de prix. Et pour les esthètes de France et de Navarre, c’est quasiment Noël avant l’heure.

Pochette de l'album La Superbe

Il se passera certes encore quelques années avant d’entendre le titre même le plus pop d’un tel album (Si tu suis mon regard) caracoler sur les ondes FM ; Biolay ne sera sans doute pas le plus gros vendeur de 20094, c’est entendu. Tout de même, il y a de quoi se réjouir. Car franchement, La Superbe n’est pas un album facile. Sans être aussi abrupt que le néanmoins sublime À l’origine (2005), il n’en constitue pas moins un remède de cheval au racolage actif régnant sur la scène française5. Exigeant. Luxuriant. Presque improbable. Depuis des années que l’on compare (plus souvent à tort qu’à raison) Biolay à Gainsbourg, il en atteint une fois pour toutes le niveau, sinon en terme de songwriting du moins en terme de richesse harmonique. Des semaines qu’on l’écoute au casque, et l’on n’est pas encore parvenu à en faire le tour, à en déceler toutes les subtilités (ni bien sûr à s’en lasser mais ça… c’est une évidence). La Superbe est un calvados millésimé, pur et extrêmement long en bouche. La seule différence, c’est qu’on s’en enfilerait bien une bouteille chaque jour – ce qui pour un tel breuvage relèverait du blasphème pur et simple.

La comparaison pourra certes sembler oiseuse, dans la mesure où la grande majorité des gens n’a jamais fût-ce goûté du calvados millésimé. Cependant qu’on ne s’y trompe pas : la grande majorité de la population française n’a jamais non plus eu l’occasion d’écouter des albums comme celui-ci6. Nous parlons-là d’une œuvre très au-dessus du tout venant de la pop-music… et la chanson française on n’en parlera même pas – ce serait presque insultant. D’ailleurs d’insulte il est bel et bien question avec La Superbe. On serait à la place de Bénabar ou Cali, on serait bien plus furieux de la manière dont Biolay nous ridiculise à chaque note que de ce qu’il peut bien raconter sur nous dans ses interview. Quand le chanteur français moyen parvient péniblement à glisser sur son dernier album deux chansons pouvant être qualifiées de « pas mauvaises » Benjamin Biolay, lui, en sort vingt-deux dont pas une seule qui soit en-dessous de l’excellence. S’il faut vraiment détester l’auteur de ce Ton héritage à pleurer, c’est assurément plus pour l’insolence de son talent que pour une supposée arrogance oratoire.

Benjamin Biolay en février dernier

Une insolence qui atteint son paroxysme lorsque l’on s’aperçoit au long des écoutes que La Superbe réussit la prouesse d’être tout à la fois une collection de chansons individuellement parfaites ET un édifice cohérent (ainsi chaque titre du second CD semblera-t-il répondre à un titre du premier, comme un écho déformé et envoûtant). Alors superbe… cet album l’est, sans le moindre doute possible. Et mélancolique. Et rageur. Tout de ruptures et d’envolées lyriques surprenantes (et poignantes), avec voix sur la brèche et arrangements à se damner. Après avoir longtemps été Ferry, voici Biolay définitivement devenu Roxy – cela pourrait difficilement déplaire. Et encore se paie-t-il le luxe de surprendre ! Car si certains artistes font de leur premier album une carte de visite de tous les registres qu’ils sont capables d’aborder, force est de noter que Rose Kennedy, il y a déjà une presque décennie, ne nous préparait pas à cela. N’indiquait en rien qu’on entendrait un jour son auteur s’ébrouer dans un trip discoïde (Assez parlé de moi… ce à quoi l’on répondra volontiers « raté ! »), alterner talk-over à la Gainsbourg avec une pop symphonique d’une rare élégance (La Superbe, véritable vaccin à la variété rock neo-classique récemment remise au goût du jour par Muse), gambader de new-wave (Prenons le large) en réminiscence tziganes (Tu es mon amour aurait pu s’appeler Thomas Dutronc ? Game Over)… Titre après titre, c’est comme si Biolay liquidait méthodiquement la concurrence hexagonale en allant chasser sur son terrain et humiliant successivement chacun des prétendants à la couronne. D’ailleurs regardez bien la photo ci-dessus ? Ça ne vous rappelle personne ? Mais si, bien sûr : le temps d’un album incroyable, Biolay s’est tout simplement transformé en Vincent Vega7. Et le moins qu’on puisse dire c’est que son efficacité n’est plus à démontrer – une manière unique de pouvoir prétendre d’ici une dizaine d’année au costard de Bashung.

La Superbe, de Benjamin Biolay, édité chez Naïve

  1. Ce n’est pas un hasard si cet article paraît aussi tard… un double album d’une telle richesse mérite – il nous semble – que l’on prenne le temps de l’appréhender plutôt que de verser dans la même promo bas du front que Biolay trouvait méprisable lorsqu’elle ne le servait pas. []
  2. Fléau longuement développé par notre camarade ]
  3. Si je vous propose une standing-ovation devant votre écran je suppose que vous allez refuser ? []
  4. Le fadouille Renan Luce et son charisme de flaque d’eau s’en chargeront sans doute… []
  5. Pas que, soit… mais on conviendra que s’il est relativement fréquent qu’un bon groupe cartonne dans les pays anglo-saxons, cela reste un quasi-miracle au pays de Michel Drucker et de Daniela Lumbroso. []
  6. Rappelons qu’en 1971, Gainsbourg peinait à écouler dix mille exemplaires de son Melody Nelson ! []
  7. L’antihéros de Pulp Fiction, incarné par John Travolta. []
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Thomas Sinaeve est le responsable de la rubrique Musique. C'est aussi un des rédacteurs de cette rubrique.
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7 Réponses »

  1. Ouais, je me suis levé devant mon écran, mais ça manque de foule…

    Je ne pensais pas que cet album m’accrocherait, encore moins que je m’enfoncerais dedans jour après jour, en découvrant effectivement jour après jour cette richesse, des sons, des paroles qu’on n’avait encore pu comprendre dans toute leur subtilité, etc. Je ne saurais développer, cela ferait nunuche et redondant et pourtant ne jamais réussir à dire justement ce qu’il en est. juste, c’est le mot qui s’applique à chaque morceau, à chaque son même. C’est tellement juste alors que l’ensemble est si hétéroclite.
    Au fur et à mesure, j’oublie toutes les influences qui sautent à l’oreille aux premières écoutes (La nuit je mange est quand même difficile à ne pas faire enquiller directement sur fantaisie militaire). Tout ça étant le signe que j’entre dans l’album encore plus loin que les 2 chroniques jumelles que j’ai faites après une demie douzaine d’écoutes, dont, par delà le côté taquin je reste quand même très fixé sur les influences.

    Je dois reconnaître que si je suis conquis, c’est par le nombre important de morceau à très forte émotion : La superbe donc, Ton héritage, à pleurer effectivement, mais Brandt Rhapsodie est terrifiant aussi dans son genre, Miss Catastrophe un schnarpel, usw (15 août, 15 septembre, bon je ne vais pas dévider tout l’album non plus).

    Je ne m’étais jamais intéressé à BB, que je mettais en fait dans le même sac que les autres qu’il critique, puisque je n’avais jamais pris le soin de lire quoi que ce soit sur lui, et encore moi de l’écouter.

    j’ai du rattrapage Biolay sur la planche, donc. Je serai sûrement déçu de ne pas découvrir tout aussi fort, mais j’ai découvert une nouvelle pépite.

    Qui est superbe.

    Superbe.

  2. Tout n’est pas aussi fort, mais il y a quand même du très bon sur ses autres albums (surtout A l’origine et Trash Yé-yé). Biolay est depuis longtemps un artiste extrêmement constant, avec peu de déchets, des albums très cohérents et denses (juste ce qu’il faut, disons)… en ce sens La Superbe n’est pas une surprise pour ceux qui connaissent les précédents, même s’il n’en demeure pas moins impressionnant.

  3. Je dirais même superbe.

  4. Je suis partagé. Depuis que j’ai écouté “Trash yéyé”, je me suis rendu compte que les préjugés qu’on avait sur Biolay étaient assez injustes. Il se trainait des boulets trop lourds, bien qu’il s’en soit attaché lui-même ! On ne parlait quasiment pas de sa musique, reléguée au second plan. Si bien que c’est près d’un an après sa sortie que j’ai découvert “Trash Yéyé”. Je me suis demandé comment un album français de ce niveau avait pu passé assez relativement inaperçu ? Comment avait-il pu échapper à ce point aux hommages qu’il méritait ? Du coup, j’ai été assez surpris du concert d’éloge qui a accueilli “La Superbe”. C’est avec une grande curiosité que je me suis plongé dans cet album. Et là, je me demande si les professionnels de la “critique” ne sont pas tombés dans l’excès inverse. Car par son ampleur, cette album est bien plus inégal que le précédent opus. C’est abusif de dire que ce disque ne comporte aucun temps faible. J’affirme même qu’au moins 6 ou 7 chansons auraient juste fait d’honnêtes “face b”. Les perles, les diamants, que comporte ce disque sont dilués dans un ensemble qui, à mon sens, n’a pas la cohérence qui est décrite dans cet article. Bref, Biolay ne méritait pas la “mauvaise réputation” qu’il se trainais depuis ses débuts, je ne suis pas sûr que la dithyrambe actuelle soit plus raisonnable…

  5. Il est certain que la “presse officielle” donne l’impression de se rattraper aux branches, comme elle le fait parfois lorsqu’elle loupe et méjuge un artiste – en buzzant à mort son disque suivant.

    Reste qu’en ce qui me concerne, je persiste à trouver qu’il n’y a pas de temps morts dans cet album. Je l’écoute en boucle depuis des semaines, dans l’ordre, dans le désordre, j’arrive – et je ne pourrais pas en dire autant de beaucoup d’albums – à me noyer totalement dedans… alors oui, bien sûr, sans doute que dans un an il y aura certaines chansons que je n’écouterai plus (cela fait partie du jeu de la critique, on se livre à cet exercice en faisant semblant de ne pas savoir qu’on manque de recul), mais je suis convaincu en revanche que j’écouterai encore régulièrement cet album pendant, très longtemps. Cependant, il ne faut pas s’y tromper : je ne suis pas tombé dans la dithyrambe biolayenne la semaine dernière :) Je ne trouve d’ailleurs pas La Superbe incroyablement supérieur à ses précédents disques, juste tout aussi excellent ;)

  6. N’importe quoi… Le mec se prend pour un poete alors que ces textes sont du niveau ce2…

  7. En dehors du fait que le niveau CE2 me semble plus que relatif, je me demande où tu as pêché qu’il se prenait pour un poète pour un poète…

    Il se prend pour un excellent musicien, et il a raison. Point barre.

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