Aïcha de Yamina Benguigui, le DVD
Par Willy Gilboire • mar 10 nov 2009 • Categorie: DvdSorti le 4 novembre 2009
Prix spécial du jury au festival de la Rochelle 2008

Dans une cité du nord parisien, une société multiraciale s’est enracinée depuis longtemps, alors que la plupart des familles françaises de souche l’ont désertée. À la tour 216, vit la famille « modèle », les Bouamazza, dont la fille ainée Aïcha, 25 ans, est montrée en exemple par toute la cité. Mais Aïcha ne supporte plus le poids du groupe communautaire : elle veut voler de ses propres ailes, conquérir son indépendance, et franchir enfin le Rubicon… De l’autre côté du périphérique, aller vivre dans la ville lumière… Y arrivera-t-elle ?
Jusqu’à aujourd’hui, preuve de la méconnaissance et parfois du mépris de ceux qui n’y vivent pas, on a dit tout et n’importe quoi sur la vie quotidienne dans nos banlieues françaises. Clichés, stigmatisations, caricatures, rien ne leur a été épargné par la presse. Assez mal représentées en France, les générations issues de l’immigration ne bénéficient pas encore d’une image authentique auprès du grand public. Avec Aïcha, un téléfilm réalisé pour France 2, chaîne du service public, Yamina Benguigui souhaitait mettre en scène le quotidien d’une jeune fille de banlieue, une habitante du quartier des Fauvettes, avec Sofia Essaïdi dans le rôle principal.
On connait la suite : un record le 13 mai 2009 sur la chaîne publique avec 5,4 millions de téléspectateurs et une part d’audience qui se sera élevée à 22,3 % – soit le meilleur score atteint pour un téléfilm français sur France 2 depuis plus d’un an… Quand même1 ! Malheureusement, on est beaucoup moins enthousiaste quant à la réalité de la banlieue, telle qu’elle est dépeinte par la réalisatrice, malgré toute sa bonne volonté.

Eh oui… avant Aïcha, nous avions déjà fait connaissance avec La Squale (Fabrice Genestal, 2000), mieux encore, nous avions découvert Samia (Philippe Faucon, 2001), deux jeunes femmes, deux descriptions de leur vie difficile en banlieue, deux films authentiques, bruts et sans concessions, politiquement incorrects pour tout spectateur de la télévision actuelle…
Assez consensuel et fourre-tout – le téléfilm étant destiné au public le plus large – Aïcha s’articule autour des mésaventures vécues par une jeune Algérienne dans la cité des Fauvettes. Le cadre de vie est difficile, peu reluisant, écrasant même, comme le filme assez bien Yamina Benguigui. Saluons d’ailleurs son approche et sa retranscription très juste du communautarisme, étouffant et dans lequel tout individu est scruté, jugé et pointé du doigt pour chacun de ses actes.
Comment ne pas être révolté par exemple par la vie difficile faite aux jeunes femmes de cette cité, prises dans un cruel étau entre leurs voisins et leur propre famille. Loin de la solidarité que l’on croit exister dans les cités, les habitants, tels qu’ils sont dépeints par Yamina Benguigui, se jugent impitoyablement selon leurs valeurs archaïques. Comment porter un bébé quand celui-ci a été conçu avec un homme de couleur ? Comment affirmer sa sexualité chez les musulmanes ? Comment assumer une vie de femme dans un univers où les hommes font la pluie et le beau temps ? Sur tous ces points, Aïcha sonne juste, révolte et sensibilise. Pari gagné ? Pas tout à fait…

Eh oui encore… À trop vouloir montrer sa réalité des banlieues défavorisées, Yamina Benguigui en fait trop autour de sa pauvre Aïcha. Communautarisme, intégrisme, machisme, racisme : cela fait beaucoup pour le quotidien de cette jeune Algérienne qui cherche à fuir la cité, à tout prix. On sait que la vie y est difficile, plus que partout ailleurs en France, pour les générations issues de l’immigration… mais tout de même !
Aïcha est donc ce fameux fourre-tout que nous évoquions plus haut, le portrait d’une jeune femme, trop belle déjà pour être authentique (malgré tout le talent dont fait vraiment preuve la superbe Sofia Essaïdi, il faut le noter !), empêtrée et désespérée qu’elle est, face à tout ce qui lui tombe dessus et sur les filles qui l’entourent. On devrait presque l’appeler Cosette, si son intégration et son acceptation dans la société française nécessitait une francisation de son prénom – un aspect survolé par ailleurs dans le téléfilm…
Félicitons quand même Yamina Benguigui de mettre en avant les habitants de nos banlieues, d’avoir réalisé ce téléfilm avec une troupe colorée et visiblement enthousiaste. Il faudra voir pour cela les trois suppléments proposés sur le DVD, à savoir les Scènes coupées (4 mn 43), un Making-of (32 mn) et La Fameuse surprise de Madame Bouamazza (3 mn 13). Disponible pour un petit prix, ce film sensibilisera les spectateurs à un certain aspect de la vie en cité. Pour ceux qui y vivent en revanche, ce sera une désagréable impression de sujet survolé, de pari manqué…
On attend de voir la suite puisqu’une série est annoncée grâce au succès qu’a rencontré ce téléfilm dans les foyers. Espérons que Yamina Benguigui poursuive son travail sur les sujets concernant les cités, qui méritent d’être amplement développés.

Aïcha, un téléfilm de Yamina Benguigui
Montage : Nadia Ben Rachid
Direction artistique : Michel Pagès et Yann Biquand
Avec : Sofia Essaïdi (Aïcha), Shemss Audat (Nedjma), Rabia Mokeddem (Mme Bouamaza), Amidou (M. Bouamaza), Farida Khelfa (Farida), Biyouna (Biyouna), Lakshantha Abenayake (Mehdi), Jean Benguigui (Docteur Accoca) et Bernard Montiel (le maitre de cérémonie)
Caractéristiques techniques : France ; 2008 ; 90 min environ ; couleurs ; version française ; sous-titres anglais, français pour sourds et malentendants
Édité par France Télévisions Distribution ; édition 1 DVD
Crédit photographique : France Télévisions Distribution
- Un box-office de 5,4 millions de spectateurs au cinéma ferait rêver n’importe quel réalisateur français. [↩]
Willy Gilboire est un des rédacteurs DVD & Blu-ray du magazine.
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