Rééditions Feelies : souvenez-vous de Nadia Comaneci
Par Thierry The Civil Servant • jeu 12 nov 2009 • Categorie: MusiqueRééditions disponibles depuis le mois d’octobre 2009

Bon, on commence par lequel ? Hu ? On a bien le droit d’éviter l’ordre chronologique non ? Alors on fait quoi ? On se garde la cerise pour la bonne bouche ? Ça vous va ? Faudra-t-il encore que nous nous mettions d’accord sur lequel mérite ce qualificatif ? Hum, en même temps, le stylo c’est moi qui le tiens, non ? Alors je choisis.
Mais il y a un petit préalable : dire un mot des Feelies.
New-York, deuxième moitié déjà entamée des années soixante-dix. On ne le sait pas encore (on est un peu jeunes), une scène bouillonne comme la marmite où, tout à l’heure le chef de la tribu anthropophage va jeter ces couillons de missionnaires qui ont naïvement crû qu’on attrapait des natives avec un colifichet (fut-il cruciforme et orné d’un Jésus en pagne). La marmite c’est le CBGB’s, les séminaristes nigauds, la vieille garde, empourprée du poids de la graisse mauvaise accumulée disque après disque, et les anthropophages ont un nom : punks.
Les premiers. Avant les Pistols. La Grande-Bretagne, en matière de rock’n'roll a toujours été à la ramasse des USA. C’est une constante historique : les Ricains inventent le truc, les Britts le reprennent et le magnifient en associant des causes (nihilisme, anarchie politique, luttes sociales, libération sexuelle…) à une rébellion qui n’en avait pas. Et, dès qu’il a fait ses dents, refilent le bébé aux Américains qui s’étaient rendormis. Patti Smith, évidemment, la pythie prêtresse punk, Suicide les jusqu’au-boutistes, Ramones les crétins géniaux, Hell et Verlaine réglant leur Television… Une scène au milieu de laquelle apparaissent aussi des décalés zarma (Talking Heads) comme des refondateurs de pop (Blondie), des dandys d’exception (DeVille) et des déjà grands anciens (Thunders et ses Hearbreakers). Une Cour des Miracles au cœur de la ville, une convention interlope de tous les déclassés selon les canons en vigueur à l’époque1, pas exactement l’endroit idoine pour quatre gamins affichant des tronches de premier de la classe, à faire passer un type comme Rivers Cuomo2 pour le fils caché de Jimmy Pursey3.

Je n’y étais pas, mais j’imagine que la première entrée sur scène des Feelies (avec leur chemises boutonnées au col, leurs lunettes de matheux et leurs coupes de douilles façon pasteur) n’a pas dû froisser outre mesure le cuir des perfecto du public. Un malaise latent qui aura duré le temps qu’ils branchent leurs guitares. Pas plus. C’est comme ça que je l’imagine, alors admettons, voulez-vous, que ça se soit déroulé ainsi. Ça aurait pu, en tout cas. Décalés chez les décalés, ailleurs au sein de l’outre-monde, ahurissants de normalité au pays des zombies, les Feelies compensèrent par un talent hors du commun, que, hélas, peu de leurs contemporains surent déceler. A cette époque où l’on découvrait un groupe par jour, cette absence de buzz ne pardonna pas et les jeunes gens restèrent dans l’anonymat. Grâce soit donc rendu à Bar/None et Domino qui remettent leurs deux premiers albums dans la lumière.

Et l’on commencera par le second de ces deux opus des Feelies, The Good Earth, paru en 1986. Il a, je le sais, ses défenseurs transis, ses adulateurs jaloux, qui pour rien au monde ne l’échangeraient contre deux volumes de tout autre album des Feelies4. C’est un étendard que je ne brandis pas mais devant lequel je suis prêt à m’incliner respectueusement. Parce qu’il est plus ardu, The Good Earth, que le premier opus des new-yorkais, parce qu’il n’a pas son évidence aveuglante, il vous faudra quelques écoutes pour y tailler votre sentier de randonnée. Produit par Peter Buck (oui le REMiste), qui ne cachera pas combien les Feelies ont compté comme influence pour lui, c’est un album plus apaisé que le premier. Sous claire influence Velvetienne au plan des compositions, comme de Tom Verlaine (manifeste sur un titre comme Tomorrow Today) ou des Byrds si l’on parle guitares, The Good Earth est un album serein, une sorte de regain d’un folk-rock un peu passé de mode en ces années de frime et de paillettes. Annonciateur, pourquoi pas, des Violent Femmes, de REM plus certainement.

Permettez-moi de lui préférer Crazy Rhythms, le premier album qui fut, je m’en souviens encore, en 1980, l’un des deux ou trois chocs les plus salutaires de l’année5. Un choc analogue à celui, un an plus tôt, du premier Cure, je pense. Dont le versant sombre fut peut-être l’arrivée des Psychedelic Furs et leur Sister Europe6. Le premier titre de Crazy Rhythms s’appelle The Boy With The Perpetual Nervousness. On n’aurait su plus clairement annoncer la couleur. Quarante minutes durant lesquelles ces gamins de Glenn Mercer et Bill Million jouent à inventer une sorte de surf music new-yorkaise autant influencée par les punks rockers évoqués plus haut que par Bo Diddley pour le beat et par les Beatles pour le sens des mélodies7. Il faudrait citer tous les titres de cet album, tous, parce qu’aucun n’est affaiblissement, parce qu’il n’en est pas un qui fait retomber, ne serait-ce qu’un peu, cette formidable tension permanente entre les guitares et la batterie bongo, pas un qui détourne le groupe de son but.
Mon habitude n’est certes pas de donner aux albums des notes (faut-il être gamin pour céder à cette pratique infantilisante) ; toutefois s’il fallait absolument que je sacrifie à ce rite, je pense qu’on s’approcherait du 10 sur 10. The Feelies, comme de dignes successeurs de Nadia Comaneci8, et dont les poutres, les barres asymétriques ou le tapis de sol, sont six cordes d’acier.
Réedition de Crazy Rhythms et The Good Earth – The Feelies – Bar/None Records
- En 1976, c’est Chicago – le groupe, pas la ville – Peter Frampton, Elton John et Kiki Dee, ou Fleetwood Mac qui sont les maquereaux des ondes et des bacs [↩]
- Leader de Weezer. [↩]
- Leader du groupe mi-punk mi-skin, Sham69 [↩]
- Feelies qui, il faut bien le dire, n’ont pas non plus été extraordinairement diserts avec seulement quatre LP à leur actif [↩]
- Je mets évidemment de côté quelques incontournables qui n’ont plus guère besoin que l’on parle d’eux – genre Londres Appelle -, c’est clair. [↩]
- Oui, j’ai aussi mis la bande à Curtis dans ceux qui sont de coté, c’est évident [↩]
- Beatles qu’ils reprennent en recréant le Everybody’s Got Something To Hide du double blanc [↩]
- La première qui, à Montréal presque à la même époque, arracha ce graal des mains des juges. [↩]
Thierry The Civil Servant est un des rédacteurs Musique du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Thierry The Civil Servant

