Les affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau – Le capitalisme ne fait pas le bonheur
Par Delphine Kilhoffer • ven 27 nov 2009 • Categorie: ThéâtreJusqu’au 3 janvier 2010

Journaliste, écrivain et dramaturge, Octave Mirbeau (1848-1917) jouait de sa plume pour dénoncer et contester les institutions et les travers de son époque. Dans Les affaires sont les affaires, c’est à l’amour de l’argent qu’il s’attaque et plus particulièrement aux nouveaux riches. Il dresse le portrait de la famille Lechat, menée par le père Isidore, prolétaire de naissance ayant accumulé une fortune colossale grâce aux « affaires ». Des affaires qui sont devenues sa véritable religion et pour lesquelles il vendrait père et mère si c’était nécessaire. Lui qui se clame socialiste et anticlérical, qui fustige l’aristocratie mourante, vaut-il vraiment mieux que ceux qu’il critique ?
Dans ce tableau de famille, Mirbeau va démonter minutieusement tous les mécanismes psychologiques de ses personnages, regarder à la loupe leurs motivations et aspirations – or l’âme humaine n’est pas toujours belle à voir. Mme Isidore Lechat est une maîtresse de maison névrosée, radine, trop préoccupée par le qu’en-dira-t-on et les apparences pour s’intéresser à ses enfants et les aimer. Xavier, le fils, est toujours absent, dépensant allègrement l’argent de son père dans les fêtes et les belles voitures ; Germaine, la fille, est en révolte contre ses parents dont elle méprise les valeurs bourgeoises.

L’argent ne fait décidément pas le bonheur. Ceux qui se croient puissants sont en fait asservis à lui et ceux qui désirent la fortune sont prêts à s’aplatir et à étouffer leur amour propre pour l’obtenir. Que cela soit les deux compères venus proposer une affaire à M. Lechat dans l’espoir d’avoir son soutien financier ou un marquis local dans la difficulté sollicitant le riche homme d’affaires, tout le monde s’agenouille devant le pouvoir des billets de banque. Un triste constat qui ne peut mener qu’à la catastrophe – et ce n’est pas notre époque de fin de règne capitaliste qui démontrera le contraire.
Dans des décors assez sobres, ce sont les comédiens qui sont ici mis en valeur et qui se régalent des personnages de Mirbeau. Dans le rôle du véritable bulldozer qu’est Isidore Lechat, Gérard Giraudon est impressionnant : ironique, attentif, vantard, méchant ou maladroit, il virevolte d’une émotion à l’autre pour culminer dans une scène finale où la folie prend toute sa mesure. Dans les seconds rôles, on notera Françoise Gillat qui donne une présence touchante à Germaine Lechat, cette fille presque femme encore porteuse des révoltes de l’adolescence.
Un siècle après sa création, la perte des valeurs humaines en faveur des richesses matérielles que décriait Les affaires sont les affaires a pris encore une autre dimension. Ce n’est plus simplement un Isidore Lechat qui y laisse sa raison, c’est notre société tout entière. Dommage que nous ne sachions pas mieux apprendre des miroirs que nous tendent les auteurs et artistes engagés.
Les affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, mise en scène de Marc Paquien, Comédie-Française (salle du Vieux Colombier)
Avec : Gérard Giraudon (Isidore Lechat), Claude Mathieu (Mme Isidore Lechat), Françoise Gillard (Germaine Lechat), Michel Favory (le marquis de Porcelet)
Crédit photographique : Brigitte Enguerand
Delphine Kilhoffer est la Rédactrice en chef du magazine. Elle est aussi responsable de la rubrique Théâtre, et rédactrice pour cette même rubrique.
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